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Monuments Men, de George Clooney (2014)

Monuments Men

        Adapter le roman de Robert M. Edsel sur l’histoire des Monuments Men, ce groupe d’hommes ayant mission de localiser et sauvegarder les œuvres d’art dans l’Europe en pleine Seconde Guerre mondiale, est une excellente idée. Historiquement parlant en tout cas, tant le processus mémoriel que cela implique ne peut être que positif, à l’heure où une partie de la jeune génération – collégiens et lycéens en tête – est plus occupée à poster des selfies sur Twitter qu’à ouvrir des livres d’histoire (« C’est la vie, mon vieux », me dit Haydenncia, toujours fin observateur du changement social). Plus que jamais, le cinéma peut devenir dans ce cas précis une source de connaissance, certes fictionnalisée. Quand ledit film est réalisé et interprété par George Clooney en personne, personne ne peut de surcroît y échapper, pas même l’ermite bénédictin étudiant scrupuleusement quelque manuscrit obscur dans son abbaye.

        Inutile d’en dire beaucoup sur le casting, tout simplement gargantuesque et largement mis en évidence par l’affiche du film. Jugez plutôt : outre George Clooney, ce ne sont pas moins que Matt Damon, notre Jean Dujardin national, John Goodman, Bill Murray, Cate Blanchett ou encore Bob Balaban. Un vrai film de potes en soi, la bande de pieds nickelés avançant dans la camaraderie au pied des lignes ennemis, dans le but salvateur de sauver la mémoire des victimes du totalitarisme, les œuvres d’art qui sont le passé, le présent et l’avenir de toute communauté humaine. L’objectif des Monuments Men comme l’importance de l’art sont bien explicités par Franck Stokes (Clooney) lors des réunions avec les organisations d’Etat, de même que les conditions des soldats durant le conflit comme l’horreur de la guerre qui ne sont jamais loin et apparaissent judicieusement en filigrane. Le problème vient surtout de la mise en scène. Passée une première partie où la troupe, divisée en petits groupes, est ammenée à se retrouver au complet, le film prend enfin son envol. Certes, les nombreuses scènes verbales ne sont pas mauvaises (le dîner chez le fermier nazi), les dialogues sont souvent savoureux, avec un net penchant pour l’humour pas toujours approprié (George, il serait peut-être tant d’oublier les très mauvais Ocean’s ?), mais voilà il manque un vrai souffle à l’ensemble, une prise de risque artistique. Pour citer Jean-Baptiste Thoret (Charlie Hebdo), le tout est « filmé avec une énergie qui ferait passer Yannick Noah ou Doc Gyneco pour des réacteurs nucléaires ».  Voilà qui est dit ! Visuellement, le film bénéficie de décors et d’une reconstitution très soignés (avec un budget de 70 millions, rien d’étonnant), mais la réalisation est académique, trop sobre, pour permettre un vrai sentiment d’immersion. Cela n’empêche en rien d’avoir de belles scènes poignantes, notamment lorsque deux des Monuments Men meurent, sans tomber dans la surenchère de pathos.

        Au final, c’est bien plus la portée humaniste du film que l’on retient, et c’est sans doute là la priorité de George Clooney, la personnalité populaire engagé qui, bénéficiant de son statut, ne pouvait rater sa cible, encore moins avec la publicité circonstancielle faite à son long-métrage  il y a quelques mois. Une foi en l’humanité qui transpire d’ailleurs dans la dernière image, où Stokes âgé est interprété par Nick Clooney, son père, qui lui a transmis le virus  philanthropique. Un film nécessaire qui a le mérite d’actualiser un sujet passionnant (la spoliation des biens des victimes de la Seconde Guerre mondiale), mais qui reste anecdotique et manque de profondeur par rapport à son sujet.

Dr. Gonzo

Inside Llewyn Davis, de Joel & Ethan Coen (2013)

Inside-Llewyn-Davis

        Après la Prohibition, le cosmopolitisme de Los Angeles 90’s, la Grande Dépression ou encore le Far West, Joel et Ethan Coen explorent cette-fois ci le fameux Greenwich Village (New-York) des années 60. Quartier mythique où foisonnaient alors une multitude de chanteurs, artistes et activistes libertaires en pleine rupture avec le modèle américain traditionnel. A cette époque, une incroyable vague de revendications idéologiques n’attendait que de s’émanciper et de s’exporter au delà du sol américain, par le biais de l’art sous toute ses formes, considéré par beaucoup comme un moyen plus qu’une fin. C’est le cas de Llewyn Davis, chanteur de folk très librement inspiré de Dave Van Ronk, qui resta durant sa vie largement méconnu, quand bien même d’autres guitariste-chanteurs seront internationalement reconnus, à l’instar de Bob Dylan qui croisa le chemin de Van Ronk.

        Inside Llewyn Davis est un film qui, dans la filmographie exemplaire des frères Coen, s’inscrit dans la lignée de Barton Fink ou A Serious man, tant il propose une narration et une mise en scène quasi métaphysique et abstraite. On est bien loin tout de même de l’abstraction ultime de Barton Fink, mais il y a ici encore un sentiment d’absurdité existentielle propre aux Coen. Ce versant de leur filmographie, le moins accessible pourrait-on penser, est pourtant ce qui fait toute leur singularité dans une carrière qui n’a cessée de conjuguer succès populaire et vision personnelle. Car leur vision de l’Amérique, et ce à n’importe quelle période et quel lieu, c’est bien celle d’individus marginaux essayant (ou non) de s’intégrer dans leur société, malgré toutes les difficultés présentes. Llewyn Davis tente autant qu’il le peut de vivre de sa guitare et de sa voix, mais lorsque d’autres groupes et chanteurs explosent, lui reste dans l’ombre. Ses rapports humains sont quant à eux bien maigres et souvent laconiques, tant du côté de son ancienne petite amie enceinte que de sa famille (la visite à son père est bouleversante d’émotion quand bien même il n’y a aucun échange verbal, c’est par la musique que Llewyn communique). C’est en effet avec de parfaits inconnus, rencontrés au hasard de ses déambulations, que Llewyn révèle son humanité fragile et porte un regard mélancolique sur son environnement. Loin d’être un cas isolé, il rencontre d’autres artistes perdus, paumés dans un monde grotesque parfaitement illustré par un couloir d’immeuble minuscule renvoyant à la salle immense mais vide du dinner sur l’autoroute.

        Perpétuellement à la ramasse, enchaînant les bourdes et les mésaventures, Llewyn est une fois de plus un personnage coennien que l’on aime pour sa fragilité et sa volonté d’aller à contre-courant d’une société uniformisatrice. A cet égard, les propos sur le groupe « Jim et Jean » sont très lucides. On retrouve dans Inside Llewyn Davis le ton glacial et paradoxalement chaleureux de Fargo, dans un New-York hivernal de toute beauté (superbe reconstitution d’époque) en parfaite résonance avec la personnalité distante de Llewyn. Pour sa première collaboration sur un long-métrage des frères Coen, le chef-opérateur français Bruno Delbonnel fait très forte impression. Tout comme la totalité du casting, de Oscar Isaac qui peut enfin dévoiler tout son potentiel, à Carey Mulligan en passant par le toujours génial John Goodman. Comme à leur habitude, les frères Coen font du montage une pièce d’orfèvrerie digne des plus grands classiques de l’âge d’Or, et ça, ça fait vraiment du bien aux yeux ! Il faudrait leur dire un jour d’arrêter de faire des chefs d’oeuvre, c’est limite insolent envers les autres réalisateurs quand même !

Dr. Gonzo

Argo, de Ben Affleck (2012)

Le 4 novembre 1979, en pleine révolution iranienne, alors que l’ambassade américaine est envahie et les diplomates pris en otage, six Américains parviennent à s’échapper. Ils trouvent refuge au domicile de l’ambassadeur canadien. Tony Mendez, un spécialiste de l’exfiltration, agent de la CIA, monte un plan risqué et saugrenu pour les extrader : laisser croire à un projet de film de science-fiction intitulé Argo dont il serait le producteur, et faire passer les six diplomates pour une équipe de tournage venue faire des repérages en Iran.

Autant j’ai du mal avec Ben Affleck l’acteur, autant le réalisateur est plutôt doué. Pour son troisième long-métrage, il s’est inspiré d’un fait réel longtemps classé top secret – peur du ridicule ? – et, même s’il a quelque peu enjolivé l’histoire, il en a tiré un film intelligent et haletant, à la narration efficace et non dénuée d’humour.

Mais, voyons un peu le contexte dans lequel se passe Argo. « Le contexte, d’abord le contexte, toujours le contexte ! » clamait René Coty, ce grand homme.

En 1979, l’Iran traverse une crise… ou plutôt une révolution. Le chah Mohammad Reza, soutenu – et mis en place – par les USA, instaurateur d’un régime autocratique et dictatorial, modernisant mais complètement corrompu, est renversé (mais, comme tout bon chah, il retombe toujours sur ses pattes… La peine de mort pour cette blague). Or, ça faisait déjà un petit moment que son régime se fragilisait tout seul. La population en avait de plus en plus marre du manque de liberté, des cérémonies fastueuses et onéreuses, de la corruption latente et de la mégalomanie du chah qui, en 1976 par exemple, changea le calendrier islamique par un calendrier solaire impérial… De quoi donner des idées à François Hollande.

En février 1979, profitant de cette atmosphère explosive, un agitateur islamique charismatique du nom de Khomeiny (prénom, Fabrice), exilé par le chah, revient en Iran, après avoir notamment séjourné en France. Il devient la figure politique la plus populaire, parmi les douzaines de groupes révolutionnaires, marxistes, anarchistes, laïques ou religieux, qui veulent créer un nouvel Iran. Avec l’aide de théologiens connus sous le nom de Gardiens de la révolution, il déclare la fin de la monarchie, s’empare du pouvoir et devient le Guide suprême de la nouvelle République islamique. La nouvelle constitution en fait le grand superviseur de l’Iran, au-dessus même du président. Le grandiloquent et nerveux Mahmoud Ahmadinejad n’est en fait qu’une marionnette ! Dans les jours qui suivent, des tribunaux révolutionnaires éliminent les figures de l’ancien régime et les opposants de tous bords. Les portraits géants du chah sont décrochés des murs, ceux de l’ayatollah les remplacent. Un Etat théocratique, dictatorial et répressif aux mains d’un clergé chiite se met en place, dans lequel prononcer cette phrase : « J’aime draguer des hommes juifs dans un McDonald » signe votre arrêt de mort dans les douze secondes.

Le film de Ben Affleck se concentre sur un événement précis de la révolution iranienne. Le matin du 4 novembre 1979, des centaines d’étudiants islamiques galvanisés par un comique à la barbe saillante et au turban noir enroulé sur la tête, prennent d’assaut l’ambassade américaine (scène réalisée en Turquie : la plus dure à tourner selon Ben Affleck). 53 personnes sont prises en otages. En échange de leur libération, les autorités iraniennes réclament que les États-Unis leur livrent le chah qui y séjourne pour raison de santé, afin que celui-ci soit jugé. C’est le point de départ d’Argo.

Si Roland Emmerich avait réalisé ce film, alors chaque plan aurait contenu un drapeau américain, et la morale de l’histoire aurait été : « Les Etats-Unis d’Amérique sont les plus forts et on les a bien niqué ces Arabes arriérés ! ». Ben Affleck à la délicatesse de ne pas verser dans le patriotisme grossier que ce genre de scénario pourrait « légitimer ». Bon, il y en a quand même un peu, du patriotisme. C’est vrai que les Iraniens montrés dans le film n’ont pas l’air bien sympathique et sont même complètement antipathiques. A moins d’être un sado-maso force 10, on n’a pas envie de se retrouver devant eux quand ils défoncent la grille de l’ambassade. C’est le problème des foules fanatisées, dira-t-on. On n’a pas envie non plus de se retrouver face à une marée de geeks lors de la mise en vente du prochain iPad… De plus, Argo, qui s’inspire d’un fait réel, est certainement, comme je le disais au départ, un peu romancé : mais, imaginez un instant que le cinéma se mette à respecter à la lettre l’Histoire dans sa plus pure authenticité ! Cela donnerait des longs-métrages de 12h26 et, parfois, vu les twists and turns géopolitiques de certaines affaires, des films incompréhensibles pour la plupart d’entre nous. Le cinéma a au moins ce mérite de « refaire » l’histoire, parfois de la rendre plus accessible au grand public, sans que celle-ci n’en sorte totalement altérée et défigurée. N’allons donc pas nous alarmer du sort que réserve le film de Ben Affleck à une affaire un tant soit peu plus complexe, tant le résultat se montre divertissant, agréable et plutôt fidèle.

Le principal mérite d’Argo est de zigzaguer avec intelligence entre deux mondes : celui, sombre et dangereux pour des Occidentaux, de l’Iran en pleine révolution, dans lequel des gens sont pendus à des grues en pleine rue ; et celui, un peu lunaire, plus artificiel, d’Hollywood. Le film navigue ainsi entre le réel et l’irréel, entre le sang et les paillettes, et parvient à créer un lien entre les deux, grâce au cinéma et à ce projet de film de science-fiction tourné en Iran. Pour libérer les six Américains en danger, alors qu’un coup de force militaire paraît très risqué, Tony Mendez et sa belle équipe de bras cassés, dont un créateur d’effets spéciaux (John Goodman) et un producteur (Alan Arkin) d’Hollywood, décident de monter de toutes pièces un projet de film à la Star Wars… Ou quand le cinéma est plus fort que la politique. Encore mieux : en plus de nous montrer deux mondes totalement opposés, Argo a l’avantage de contenir trois films en un : un film historique, un film d’espionnage et une comédie sur Hollywood. Si c’est pas beau, ça !

Pour une fois (j’exagère un peu), Ben Affleck m’a convaincu. Serait-ce cette barbe et cette coiffure improbables qui ont provoqué ce changement de jugement dans mon esprit ? L’aurais-je pris pour quelqu’un d’autre ? Non, je crois qu’en fait cela est dû, d’abord à son jeu assez discret et plutôt bon, soyons honnête ; ensuite, au fait que lui-même, dans ce film, se mette en position de devoir faire ses preuves en tant qu’agent de la CIA, et qu’il nous adresse pour le coup un joli clin d’œil, lui l’acteur-réalisateur qui a longtemps cherché à convaincre ceux qui ne croyaient pas en lui et qui, avec ce film, parvient à nous prouver qu’il a réussi son pari. Tony Mendez / Ben Affleck : même combat !

Enfin, ceux qui n’ont toujours pas reçu leur dose de suspense en cette fin d’année doivent aller voir Argo. La scène dans le marché de Téhéran, ou la dernière partie du film, notamment, sont merveilleuses de tension ! Prévoyez un cœur artificiel au cas où…

Bref, voilà un bon thriller politique, un vrai divertissement qui n’est pas là pour donner des leçons. Peut-être un peu trop propre par moments, mais néanmoins l’un des meilleurs films de cette fin d’année 2012, et qui a grandement mérité son César du meilleur film étranger, et son Oscar du meilleur film.

Haydenncia

P.S. (ajouté en février 2013) : À tous ceux qui tombent sur cette critique en tapant, comme nous le montrent les critères de recherche WordPress de Cinefusion, « Ben Affleck juif » ou « Ben Affleck est-il juif » : 1) Son père était protestant et sa mère catholique 2) Et surtout, qu’est-ce que ça peut vous foutre ? Ça va changer votre vie de savoir ça, ou ça va vous conforter dans votre antisémitisme naissant (ou affirmé) ? A bon entendeur.