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Requiem pour un massacre, d’Elem Klimov (1984)

Requiem pour un massacre

1943. La Biélorussie subit, de la part des nazis, une terrible répression. Engagé dans la résistance, Fliora, un adolescent, est témoin de ces atrocités qui vont le changer à jamais.

Rarement film aura, avec une telle intensité, dépeint l’abomination de la guerre. Filmé à hauteur d’enfant, Requiem pour un massacre est un film éprouvant, mais terriblement nécessaire, qui relate la guerre d’annihilation idéologique et raciale menée par les nazis dans les territoires à l’est du Reich, suite à l’invasion de l’Union soviétique. Obéissant à la double utopie meurtrière du Drang nach Osten (« Marche vers l’Est ») et du Lebensraum (espace vital qui devait être édifié sur les cendres du monde slave), deux concepts völkisch repris par Hitler dans Mein Kampf et popularisés par le nazisme, les forces armées allemandes, complètement fanatisées, pénétrèrent en URSS pour « nettoyer » ce futur espace de peuplement « aryen ».

De fait, et c’est important d’insister là-dessus, les guerres menées par les nazis à l’ouest et au nord de l’Europe (France, Norvège…, mais pas la Suisse, car Jérôme Cahuzac veillait) et celles à l’Est ne furent évidemment pas les mêmes. Les premières ne furent pas motivées par une croisade d’anéantissement et, au début du moins, l’Occupant « ménagea » (avec des dizaines de guillemets) ces populations, qui, quoique présentées comme inférieures aux Allemands, n’appartenaient pas pour les nazis à la catégorie des « sous-hommes ».

L’Union soviétique, par contre, était pour le Troisième Reich peuplée d’ « Untermenschen » slaves indignes de vivre et de Juifs qui n’appartenaient même pas à l’espèce humaine. En passant, je m’étonne et m’étonnerais toujours du nombre affolant de groupuscules néonazis en Russie, un pays et un peuple pourtant détesté de Hitler et qui a tellement souffert du nazisme… Paradoxal, non ? Mais, c’est un autre sujet ! Pourtant, quand même… C’est un autre sujet ! Passons et revenons au contexte dans lequel se déroule Requiem.

Requiem pour un massacre

Lors de l’invasion de l’Union soviétique, donc, les objectifs de guerre allemands étaient différents : il s’agissait ici non pas d’une guerre ordinaire, mais d’une campagne d’assassinats, de pillages et de destructions [1]. La guerre à l’Est fut clairement une guerre d’extermination et d’asservissement systématique des Juifs et des Slaves de la part des SS, mais aussi, chose moins connue, de l’armée régulière, à savoir la Wehrmacht. Car l’armée ne se contenta pas de fermer les yeux sur les actions criminelles du régime, elle ordonna aux troupes de les réaliser. La guerre de conquête et de destruction de l’Union soviétique offrit ainsi aux soldats allemands d’innombrables occasions de tuer, de détruire, de piller, de violer et de torturer, avec ou sans l’assentiment de leurs chefs. Ils furent rarement punis pour ces actions et assez souvent félicités par leurs supérieurs. A noter que les massacres massifs de civils désarmés furent ininterrompus durant toute la durée de l’occupation de la Russie soviétique par le Reich nazi.

Bref, c’est cet aspect de la Seconde Guerre mondiale peu connu du grand public qu’aborde Requiem pour un massacre et autant le dire tout de suite, certains passages sont très durs et d’une violence extrême, même si le plus souvent suggérée. Violence encore plus dure à supporter quand on sait que tout cela s’est produit ! Enfin, c’est ce qu’on dit… (c’était mon passage Faurisson – humour). Là-bas, en Europe orientale, ce sont des milliers d’Oradour-sur-Glane qui furent commis au fur et à mesure de la progression, puis de la retraite des troupes du Troisième Reich, véritables « colonnes infernales » modernes. Dans les campagnes, des milliers de villages martyrs furent pillés et incendiés, les habitants fusillés, pendus ou brûlés vifs, femmes et enfants inclus [2]. Sous couvert de lutter contre les partisans, la Wehrmacht y organisa de gigantesques exterminations. Pour la Biélorussie, dont il est question dans ce film, Himmler avait décrété un plan selon lequel 3/4 de la population biélorusse était vouée à l’« éradication » et 1/4 de population racialement pure (yeux bleus, cheveux clairs) serait autorisée à servir les Allemands comme travailleurs esclaves… En voilà d’un projet intéressant… Je note, pour mon prochain programme politique.


Requiem

Requiem pour un massacre est un film à chemin entre le documentaire (filmé en steadycam) et le drame historique. Un film qui commence plutôt bien, et lentement. La vie au sein du village dans lequel habite Fliora, le personnage principal, est d’abord tranquille et bon enfant, presque poétique. Des jeunes s’amusent, insouciants. Ils sont loin d’imaginer ce qui les attend. L’arrivée du danger est signifiée par le survol d’un avion allemand. A partir de là, rien ne sera jamais plus comme avant pour Fliora et ceux qui l’entourent. L’horreur commence. Dans un territoire forestier mis à feu et à sang, la résistance s’organise autour des partisans qui vont tenter de lutter contre des Waffen-SS beaucoup mieux préparés. La répression sera dure et cruelle. En Biélorussie, plus de 600 villages, comme Khatyn, furent incendiés avec la totalité de leurs habitants !

Requiem pour un massacre

Au niveau du casting, les acteurs sont ahurissants de naturel, même si l’emploi fréquent de gros plans sur leurs visages peut déconcerter. Le « héros » du film est un adolescent candide qui, sans trop savoir ce dont il s’agit mais par amour pour son pays, va rejoindre la résistance ; un gosse des campagnes dont la vie va basculer et qui va découvrir l’Enfer puissance 10 (le titre original, Va et regarde, cite l’Apocalypse selon saint Jean). Pris à partie dans les meurtres de masse, tous ses repères vont alors s’écrouler et il ressortira de cette épreuve complètement démoli physiquement et psychiquement, le visage vieilli (transformation hallucinante si l’on compare le début et la fin du film), contemplant les ruines de son monde avec un regard de zombi ; il ressortira presque déshumanisé par cette épreuve. Le jeune comédien qui incarne ce personnage était d’ailleurs suivi par un psychologue durant le tournage pour encaisser ce rôle… Et vu certaines scènes (de vraies balles furent utilisées dans quelques séquences), on comprend pourquoi !

Certes, Requiem pour un massacre, respectant une tradition cinématographique russe, peut souffrir à nos yeux de quelques lenteurs, surtout au début. Mais ce qui est sûr, c’est qu’on sort du film sonné et horrifié. On en sort complètement épouvanté par ce que les hommes sont capables de faire ! Pour les SS, la vie de ces civils ne vaut pas plus que celle d’un insecte qu’on écrase du pied sans ressentiment. Elevés dans le culte de la force violente, de la supériorité de leur race et du besoin de conquête, l’Autre n’est pour eux qu’un animal. Or, à bien y regarder, ce sont eux, les bêtes. Des êtres sadiques, sans état d’âme, qui « obéissent » et qui exterminent aussi facilement qu’on claque des doigts… Enfin, pas aussi facilement que ça, pour la plupart d’entre eux… Généralement, les massacres se déroulaient dans la beuverie (d’ailleurs encouragée par les supérieurs), comme si seul l’alcool qui désinhibe pouvait balayer le reste d’humanité qu’il existait encore chez ces hommes, et rendre la tuerie supportable. Un jour, Himmler assista à l’une de ces tueries. Mal à l’aise, pâle, il courra se cacher dans un coin pour vomir. Afin de rendre les exécutions moins traumatisantes pour ses hommes, il demanda à ce qu’une nouvelle méthode, « plus humaine » (pour les SS), soit employée. Les camions à gaz, puis les chambres à gaz furent cette méthode…

Requiem pour un massacre

Requiem pour un massacre

Voilà donc un film dont on ressort bousculé, hébété, révolté. Tout en ayant en tête que ce qu’on est train de regarder a réellement existé (la Biélorussie a perdu un quart de sa population d’avant-guerre), on dérive d’un charnier à l’autre et on se laisse porter, hypnotisé et tétanisé par un tel déferlement de violence et de haine. Requiem pour un massacre est une œuvre puissante, salutaire, qui bouscule par son hyperréalisme, sans jamais tomber dans le pathos et la prise en otage des émotions… contrairement à La Rafle ; mais j’ai suffisamment tapé sur ce film, je ne vais pas en remettre une couche ^^ ! L’œuvre d’Elem Limov est une mise en perspective nécessaire, un regard sur l’abject, un regard sur le chaos et le Mal, en plein XXe siècle. C’est un film qui reste dans la mémoire longtemps après l’avoir regardé. A voir et à conseiller.

Haydenncia


[1] Au cas où les nazis auraient gagné la guerre (oui, c’est une mauvaise spéculation, je vous l’accorde), dans les territoires conquis, Himmler annonçait la liquidation par la famine de 30 millions de personnes, et la réduction en esclavage des autres. Mais heureusement, les Ricains étaient là et on n’est pas tous en Germanie !

[2] Et évidemment, même si ce n’est pas l’objet de Requiem pour un massacre, les Juifs se trouvant en territoire soviétique furent systématiquement éliminés à la suite de l’opération Barbarossa. Un exemple fameux, mais frappant, est celui de Babi Yar. A partir de 1941, des « groupes d’action spéciale » (Einsatzgruppen) dépendant de la SS assassinèrent des milliers de civils, et notamment des Juifs. Ainsi, à Babi Yar du 29 au 30 septembre 1941, près de 34 000 Juifs, de tous âges et de tous sexes, sont mitraillés par groupes dans un grand ravin, avec l’aide de polices et de miliciens ukrainiens, et cela en moins d’une journée…

Une femme juive et son enfant fusillés par les Einsatzgruppen pendant que d'autres victimes doivent creuser leur propre fosse. Ivangorod, Ukraine, 1942.
Une femme et son enfant fusillés par les Einsatzgruppen pendant que d’autres victimes doivent creuser leur propre fosse. Ivangorod, Ukraine, 1942. Les SS organisaient des concours de photos pour saisir le moment fatal et cette photo remporta le premier prix (source : De Nuremberg à Nuremberg).
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La Rafle, de Roselyne Bosch (2010)

En septembre 2010, à l’occasion de la sortie de La Rafle en DVD, Rose Bosch rappelait à ceux qui considéraient son film comme trop tire-larme, que ne pas pleurer devant La Rafle, c’était être antisémite… « En tout cas, s’il y a une guerre, je n’aimerais pas être dans la même tranchée que ceux qui trouvent qu’il y a ‘trop’ d’émotion dans La Rafle » précisait-elle. J’ai donc l’honneur de vous annoncer que je suis antisémite et que lors de la prochaine guerre mondiale contre les Suisses, j’irais avec ma petite pelle creuser une autre tranchée loin de celle de Rose Bosch, pour ne pas la heurter et me retrouver avec du plomb dans les fesses… D’ailleurs, en passant, que viennent foutre les tranchées ici ? What the fuck ?… Enfin, bref…

Je considère pourtant ce genre de film historique comme nécessaire et je pense que mieux réalisé, un tel projet aurait pu donner quelque chose dans la veine du magnifique Le Pianiste ; mais hélas, je me suis ennuyé devant cette rafle et je n’ai, pour ainsi dire, pas versé une seule larmichette. J’ai toussé, à un moment. Mais, de toute façon, j’aurais même dû applaudir la flicaille française et le RSHA, puisque je suis antisémite. On en apprend tous les jours sur soi-même, hein !

La Rafle

Si la rafle du Vél’ d’Hiv est un épisode connu pour ceux qui s’intéressent à la France occupée, il l’est sans doute moins pour beaucoup d’autres. En cela, un tel film est salutaire, car le sujet a très peu été évoqué par le cinéma (le final de Monsieur Klein, de Joseph Losey, tourné en 1976 avec Alain Delon). L’histoire de La Rafle tourne autour du petit Joseph Weismann, alias Jo (Hugo Leverdez), qui vit avec sa famille et d’autres juifs sur la Butte Montmartre, à Paris. Tous doivent porter l’étoile jaune quand ils sortent dans la rue et tous vivent dans la crainte d’une possible arrestation.

Dans la nuit du 15 au 16 juillet, 9.000 policiers et gendarmes français, suppléés par environ 300 à 400 jeunes fascistes du PPF de Jacques Doriot, viennent arrêter plus de 13.000 juifs (moins de 100, dont aucun enfant, ne survivront à la déportation). Si aucun Allemand ne participa à cette rafle, celle-ci fut supervisée par la SS, au sein d’une planification de grande envergure organisée dans l’Europe occupée et visant à arrêter des centaines de milliers de juifs, l’opération « Vent Printanier ».

Le jeune Jo, dix ans, se retrouve donc avec sa famille et ses amis enfermés dans le vélodrome du 15e arrondissement. Assoiffés, ils sont totalement laissés pour compte dans des conditions sanitaires déplorables. Ils sont néanmoins aidés par l’infirmière Annette Monod (Mélanie Laurent), le docteur Sheinbaum (Jean Reno), lui-même prisonnier, ou les pompiers de Paris qui vont, contre l’avis des autorités, ouvrir les vannes pour donner à boire aux prisonniers.

Quelques jours plus tard, tous les juifs retenus prisonniers sont envoyés dans le camp de transit de Beaune-la-Rolande. Finalement, alors que ses parents sont envoyés vers l’Est d’où ils ne reviendront pas, le petit Jo et son ami Noé parviennent à s’échapper… Ils ne retrouverons jamais leur famille.

La Rafle

Vouloir raconter ce moment tragique de l’histoire de France est tout à fait louable et même fort souhaitable. Cependant, il faut avouer que ce genre de scénario est assez casse-gueule. Le gros piège, avec ce type de film, en plus de prendre garde ne pas verser dans le réquisitoire facile et le « tous pourris », c’est également de ne pas tomber dans le tire-larme/gros sabots avec envolées musicales et effets chromos appuyés. Pour ma part, je considère que l’émotion au cinéma, comme je l’ai déjà souligné dans d’autres critiques, doit venir naturellement, et non être provoquée (réclamée) à grands renforts de gyrophares larmoyants. Or, ici, elle est archiprovoquée. Tout est fait pour vous faire pleurer : on vous tient la main et on vous dit ce que vous devez ressentir à cet instant précis du film ! « Maintenant, tu dois rire… Là, tu dois pleurer… »

En lui-même, le film n’est d’ailleurs pas mauvais mauvais, il est seulement très maladroit, désincarné, un brin manichéiste et, je le répète, tire-larmes. Les acteurs, eux-mêmes, paraissent surjouer et Gad Elmaleh prouve une fois de plus, comme plus récemment avec Le Capital de Costa-Gavras (2012), qu’il est bien meilleur en tant qu’humoriste que dans des rôles dramatiques et « sérieux ». Et puis, ce choix « voyeuriste » qui, en plus de ne rien apporter à l’histoire, sonne terriblement faux, de vouloir à tout prix montrer Hitler et Himmler au Berghof… Je pense que justement, la force d’un tel film aurait été simplement de suggérer le nazisme en tant que grand ordonnateur de la Shoa, principal instrument de l’extermination des juifs, mais que l’appareil nazi soit, pour ainsi dire, « invisible » et donc encore plus sinistre et menaçant. Pas besoin de montrer Hitler ou l’autre binoclard en gros plan pour comprendre le tragique de la rafle du Vél’d’Hiv ! Un excellent film comme La Liste de Schindler par exemple, échappe à ce genre de parti pris trop démonstratif.

La Rafle

Alors bon, ce film de Bosch sur la rafle se regarde quand même et reste utile, en tant qu’œuvre pédagogique par exemple, pour des élèves de 5e qui n’en demandent pas trop. Ce film est d’ailleurs largement diffusé dans les classes. De fait, lors de sa sortie, une projection (inter)nationale a même été organisée, notamment pour différents hommes et femmes politiques (Sarkozy, Strauss-Kahn, Copé, Kouchner, Royale) ; France 2 organisa un grand prime-time consacré à l’évènement avec Marie Drucker et Max Gallo en direct-live… Autant dire que le film a cartonné dans les salles et a au moins eu le mérite de nous rappeler ces terribles faits, soixante-dix ans après.

En plus de faire oeuvre de mémoire, l’autre aspect positif que j’ai quand même trouvé dans La Rafle, c’est le Vél’ d’Hiv’, justement, reconstitué en partie en 3D et qui donne une vision concrète de ce que fut l’entassement des juifs dans cet endroit. Cette séquence assez bien reconstituée nous permet de voir à quoi ce lieu ressemblait (il n’existe qu’une seule photo de la rafle !), avec tous ces gens rassemblés dans une misère effroyable… Mais, cela ne suffit pas à sauver le film. Si vous voulez voir de bons films sur la Shoa et pas des sucreries, je vous conseille plutôt, par exemple, l’excellent et terriblement glaçant Conspiration, avec Kenneth Branagh dans le rôle de Heydrich et Stanley Tucci dans celui d’Eichmann (2001) ; Au revoir les enfants, dont vous pouvez lire la critique sur ce blog même (1987) ; et évidemment Nuit et Brouillard, formidable documentaire d’Alain Resnais (1956).

Haydenncia

Au revoir les enfants, de Louis Malle (1987)

Aujourd’hui, un cours sur la perception. Sortez vos cahiers, vos stylos, vos kalachnikovs et prêtez-moi l’oreille attentivement. Le premier qui parle à son voisin aura un avertissement. Le second qui parle à son voisin sera pendu au gibet de Montfaucon… Est-ce-que-c’est-clair-ou-bien-je-le-redis-une-nouvelle-fois ?… Bon !… On a tendance à dire (« on » = la masse anonyme, l’individu neutre, le Français moyen, voire le Biélorusse moyen) que la perception évolue généralement avec l’âge ; or, ce n’est pas tout le temps vrai. Incontestablement, certains films qu’on a regardés enfant et qui étaient pour nous de véritables chefs-d’œuvre, nous sont apparus, après coup, pas si terribles que ça. Mais, avec notre regard de petit garçon / petite fille, ils valaient bien un Scorsese, un Kubrick ou un Welles, qui, en passant, n’étaient alors que de sinistres inconnus dont les grands parlaient avec émerveillement, avant de sortir fumer leur cigarette, puis de danser sur une musique de Jean-Jacques Goldman. Tout l’or du monde n’aurait pas suffi à nous racheter telle ou telle VHS, et on aurait pu tuer pour elle.

Cependant, une dizaine d’années plus tard, en tombant par hasard à la télé, lors des fêtes de Noël par exemple, sur l’un de ces films qui avaient marqué notre jeunesse, ou en remettant, par amusement, dans le vieux magnétoscope une antique cassette, avant de s’en séparer à jamais, et alors que la pochette rallumait un tas de bons souvenirs, quelle ne fut pas, bien souvent, notre déception. Oui, perception et déception vont bien souvent de pair ! Je ne sais pas si ce que je viens de vous dire est juste et fondé, mais en tout cas, ça sonne bien !… Pour ma part, j’ai regardé je ne sais combien de fois Beethoven 2 ou Jumanji, avec mon frangin. Or, en retombant sur le premier lors des fêtes de Noël de l’an dernier, je me suis rendu compte qu’en fait, c’était bien pourri ! J’ai pleuré, pleuré des nuits entières, en repensant à ce brave saint-bernard qui m’avait tant fait rêver, mais qui, finalement, n’était qu’un imposteur… Heureusement, grâce à Dieu, il y a d’autres films que j’ai regardés gosse et qu’aujourd’hui encore, je cautionne, comme Chérie, j’ai rétréci les gosses ou même Maman, j’ai raté l’avion, premier du nom, ces derniers restant pour moi de bons films pour enfants. Tout ça pour vous dire que j’ai découvert Au revoir les enfants étant môme, qu’il m’avait beaucoup marqué et que, l’ayant revu récemment, je le trouve encore meilleur que ce que je pensais. D’où mon besoin de faire une critique de ce film, qui suit juste après le point final qui arrive là maintenant attention c’est maintenant c’est là c’est tout de suite.

Au revoir les enfants

Au revoir les enfants est un film de Louis Malle, sorti en 1987. L’histoire se passe durant l’hiver 1943, en pleine France occupée. Le jeune Julien Quentin, 12 ans, benjamin d’une famille de la bourgeoisie parisienne, est pensionnaire au collège Saint Jean de la Croix, tenu par des religieux, et entame son second semestre à reculons. Un jour, le père Jean annonce l’arrivée de trois nouveaux élèves, dont l’un, le jeune Jean Bonnet, est le voisin de dortoir de Julien. Au début, les relations entre les deux garçons sont difficiles, tant l’un est grande-gueule et un brin rebelle, l’autre, plutôt réservé, fier et mystérieux. D’ailleurs, Jean Bonnet passe rapidement pour le souffre-douleur de sa classe. Cependant, peu à peu, une véritable et profonde amitié se noue entre les deux élèves, et Julien finit par découvrir le secret de son camarade et ami : il s’avère que le véritable nom de Jean Bonnet est Kippelstein, et qu’il est juif. Sur ce, Julien s’empresse de le dénoncer à la Gestapo et s’engage au 93, rue Lauriston… Aïe ! Ça n’est pas la bonne fin… En vérité, un matin, alors que les élèves sont en classe, la Gestapo débarque au collège suite à une dénonciation dont on devine l’auteur. La police secrète allemande fait se rassembler les élèves et les professeurs dans la cour, et demande à ceux qu’elle nomme de s’avancer. Les enfants juifs qui se cachaient dans l’établissement sont appelés, ainsi que le père Jean, résistant. Ils sont emmenés par les nazis. En passant le portail du collège, Jean jette un dernier regard à Quentin. Ils ne se reverront plus jamais…

Ce beau film de Louis Malle, quasiment autobiographique, m’a beaucoup ému. Les acteurs, jeunes et moins jeunes, jouent juste et cette amitié progressive qui s’installe entre deux individus apparemment différents est très bien mise en scène. Louis Malle avait déjà traité de cette période avec Lacombe Lucien, bon film là encore, dans lequel un jeune paysan naïf et un peu bêta, s’engage auprès de la police allemande. Le film avait d’ailleurs fait polémique. Cette fois cependant, Louis Malle choisit de raconter un épisode de sa vie qui l’a, on le comprend, traumatisé, lui qui a, comme le petit Julien du film, vécu cette déportation devant ces yeux quand il était enfant.

Au revoir les enfantsLe film contient des scènes assez dures, mais qui ne versent pas dans le manichéisme, comme ce passage où la Milice française vient arrêter un pauvre vieillard dans un restaurant. D’autres scènes, en revanche, sont belles de par le bonheur (précaire) qu’elles montrent : c’est par exemple ce moment où élèves et professeurs regardent ensemble un film de Chaplin, instant qui ferait presque oublier la guerre. Evidemment, la dernière scène est bouleversante et révoltante.

Au revoir les enfants aborde des thèmes comme l’adolescence et le passage à l’âge adulte, la maturité, la perte d’un être cher, sans jamais plongé dans le pathos, mais tout en étant terriblement émouvant. Si les larmes vous montent aux yeux, c’est naturel et non provoqué. La photo est bonne, les cadrages sont simples et purs, la lumière est comme il faut et l’ambiance des années 1940 me paraît bien reconstituée, avec ces gamins en culotte courte, ces sirènes qui se mettent à hurler poussant chacun à se mettre aux abris, et ses murs pavoisés d’affiches pour la LVF. Mais avant tout, c’est l’histoire et l’Histoire, qui valent qu’on regarde ce film magnifique. Bref, un film dont on sort secoué, qui reçu plusieurs César dont celui du meilleur film, le Lion d’or de la Mostra de Venise, et fut même nommé aux Oscars dans la catégorie Meilleur Film Etranger.

 Haydenncia

Le Pianiste, de Roman Polanski (2002)

Il y a certains films ou sujets sur lesquels faire de l’humour serait tout de suite mal considéré et interprété. Le Pianiste est un de ceux-là. Je vais donc rester prudent en critiquant ce chef-d’œuvre. Désolé, mais je ne veux pas que la LICRA, le MRAP, le CRIF, le CRAN, le CRAC et le CROUS me tombent dessus un jour ou l’autre. Pas d’humour pour cette fois, mes p’tits loulous.

Voilà un film très personnel dans l’œuvre de Roman Polanski. Lui qui, enfant, a grandi à Cracovie, a subit de nombreuses épreuves pendant la guerre et a perdu sa mère dans les camps de déportation en 1941, décide en tournant Le Pianiste de renouer avec ses racines polonaises.

L’histoire se déroule à Varsovie pendant la Seconde Guerre mondiale. Wladyslaw Szpilman, superbement interprété par Adrien Brody, est un pianiste juif talentueux et reconnu, jusqu’au jour où les nazis s’emparent de la ville et supprime au fur et à mesure tous les droits des 500 000 juifs, avant de les entasser dans un ghetto (il restera une vingtaine de juifs à Varsovie en janvier 1945). Szpilman parvient à s’échapper du ghetto, sans sa famille qui sera déportée. Il se cache dans des immeubles détruits, se terre, seul et épuisé, dans un grenier. Il est miraculeusement sauvé par un officier allemand, Wilm Hosenfeld, amoureux de Chopin.

En 1939, le vrai Szpilman, 32 ans, jouait à la radio polonaise Nocturne en ut dièse mineure op. 27 de Chopin, qui fut interrompu par les bombes. Il termina le même Nocturne en 1945, quand Radio-Varsovie reprit ses émissions. Il fut effectivement sauvé par un officier allemand, qu’il tenta vainement de retrouver après la guerre. Ce dernier mourût sept ans après la fin de la guerre dans un camp près de Stalingrad. Il s’agissait d’un enseignant catholique convaincu, ancien combattant de 14-18, sauveteur de plusieurs juifs (ce que le film ne développe pas).

Dans le film, cette rencontre finale entre deux individus qu’apparemment tout oppose, est la scène la plus émouvante. Ou comment ce clochard, avec sa barbe et ses haillons, qui semble avoir tout perdu de son humanité, se retrouve devant un piano, et, timidement mais sûrement, se met à jouer Chopin devant l’officier nazi (symbole de la barbarie absolue) mélomane : les deux redeviennent alors l’espace d’un court instant des hommes à part entière, coupés de la politique, coupés de l’idéologie, sans haine. Un moment magnifique, à la limite de l’absurde. Le Pianiste est de fait un film bouleversant, et qui ne cherche pas à tout prix à faire pleurer (tout le contraire de La Rafle, Rose Bosch, 2009). Cette émotion émane en grande partie du jeu impressionnant, plein de sensibilité, de réserve, d’Adrien Brody. 

Voilà donc un film qui selon moi, mérite amplement sa palme d’or cannoise en 2002 et ses sept césars l’année suivante, ainsi que des louanges partout dans la presse. Cependant, on entendit çà et là quelques voix discordantes : « Trop esthétique… aseptisé… académique… pénible… consensuel… ». Dans Le Monde, Thomas Sotinel écrivit : « Qui saura jamais pourquoi, de l’histoire qui lui est sans doute la plus proche, Polanski a tiré l’un de ses films les moins personnels ? »

Dans le livre dont le film est tiré, le jeune Spilzman s’enfuit en courant ; dans le film, il s’enfuit en marchant. Ronald Harwood, scénariste du film, expliqua pourquoi : quand on emmena son père, celui-ci souffla au jeune Roman : « Va-t-en… Ne cours pas. » Son film le moins personnel ?

 Haydenncia