Archives du mot-clé Londres

Alliés, de Robert Zemeckis (2016)

         Robert Zemeckis disait lors de la sortie du Drôle de Noël de Scrooges (2009) que l’on raconte toujours les mêmes histoires, mais de manière différente, avec un langage cinématographique réinventé. Le cinéaste exprimait, presque sous la forme d’un mea culpa face à une critique dubitative par rapport à son passage au cinéma virtuel, les enjeux du nouveau paradigme suite au tournant que constitue la performance capture. Révolution formaliste autant que narrative pour certains, ornementation superficielle pour (beaucoup) d’autres, le cinéma virtuel est devenu depuis près de quinze ans un objet de discorde comme l’ont été le cinéma sonore et l’arrivée du cinéma en couleurs. D’où la joie non simulée d’une grande partie de la critique lorsque Zemeckis a annoncé son retour au cinéma en prise de vues réelle avec Flight (2012). Alliés, son dernier film, illustre avec intelligence la profession de foi du réalisateur, en ce qu’il convoque des monuments filmiques comme le Casablanca de Michael Curtiz ou Les Enchaînés d’Alfred Hitchcock en leur insufflant une nouvelle orientation formaliste rendue possible par la technologie actuelle sans jamais dénaturer leur classicisme.

        L’histoire débute à Casablanca, en 1942. Au service du contre-espionnage allié, l’agent Max Vatan (Brad Pitt) rencontre la résistante française Marianne Beauséjour (Marion Cotillard) lors d’une mission à haut risque. C’est le début d’une relation passionnée. Ils se marient et entament une nouvelle vie à Londres. Quelques mois plus tard, Max est informé par les services secrets britanniques que Marianne pourrait être une espionne allemande. Il a 72 heures pour découvrir la vérité sur celle qu’il aime.

        À partir de ce scénario de Steven Knight (Les Promesses de l’Ombre, la série Peaky Blinders), qui invoque d’emblée les ombres du film culte de Curtiz, Robert Zemeckis s’emploie non seulement à un exercice tout hitchcockien de la suspension et de l’allongement de la tension dramatique, mais aussi à un travail de condensation et de collage des genres et des archétypes. Sa faculté presque innée à transcender la technicité – voir ce plan d’ouverture où Vatan atterrit dans le désert marocain en parachute, dont le mouvement de caméra flottant rappelle aussi bien Avatar que Les Aventures de Tintin : Le Secret de La Licorne, des films qu’il a souterrainement initié d’un point de vue technique – se rattache toujours à un souci de clarté narrative. Limpidité de la relation amoureuse tout d’abord, avec cette première partie qui ne cherche pas à multiplier les circonvolutions sentimentales mais à tracer une ligne directe vers le basculement brutal qui s’opère de façon millimétrée à la moitié du long-métrage. Ainsi, le couple nouvellement formé s’évapore de Casablanca comme par enchantement pour gagner Londres, dans la plus pure tradition du récit feuilletonnesque avec ses transitions abruptes dont la facilité d’emploi n’entache en rien le plaisir du spectateur. Au contraire, la reconstitution factice de la ville marocaine et l’enchaînement rapide de cette première heure tiennent lieu de réserve d’oxygène auquel il faut s’adonner avant de plonger dans le grand exercice de style hitchcockien que constitue le second acte.

        Alliés reprend à son compte la structure de son modèle Casablanca, dont Umberto Eco disait qu’il « n’est pas un film, il est beaucoup de films, une anthologie ». Aux passions immodérées du mélodrame et à la réactivation du glamour du film noir hollywoodien des années 40 se substitue un véritable drame kafkaïen. La ville de Casablanca condense en elle l’insouciance du jeune couple qui, malgré la présence du régime de Vichy et des nazis, vit une douce romance avec coucher de soleil sur le désert en prime. Elle équivaut finalement à Paris dans le film de Curtiz, havre de paix éphémère car menacée par l’invasion des nazis : « Le monde s’écroule et nous, nous tombons amoureux », lançait alors Humphrey Bogart à Ingrid Bergman. Nul besoin pour Zemeckis de réemployer ces mots, puisque son film s’exprime purement et simplement par l’image. Il va même, non sans impertinence, à prendre littéralement acte des paroles de Marianne lorsqu’elle souhaite profiter d’une journée en oubliant la guerre, en montrant le couple et leur enfant savourer un pique-nique avec un avion allemand éventré en arrière-plan. À l’instar de Casablanca, la guerre est ici un cadre secondaire mais qui se rappelle aux protagonistes lors de séquences mémorables qui servent à questionner la stabilité du couple. La mission commune des espions se transforme en gunfight généreux au découpage scénique efficace, tandis que le bombardier ennemi qui menace de s’écraser sur la maison londonienne du couple rappelle, par l’adoption d’un point de vue humain au détriment du spectaculaire, que le traumatisme du 11 Septembre hante aussi des films d’époque et non seulement ceux qui se déroulent après le drame (le très beau Sully de Clint Eastwood, sorti une semaine plus tard).

Allied_teaser_trailer2

       Dans les sous-sols froids et impersonnels de l’agence des renseignements britanniques, l’espoir de la montée en grade de Vatan disparaît en même temps que son confortable train de vie avec Marianne Beauséjour, potentiellement une espionne au service du Troisième Reich. La promiscuité de la salle d’interrogatoire ressert soudainement l’étau autour de Vatan. La sortie de l’agent dans le couloir, via un travelling arrière d’un minimalisme extrême, fait office de point de bascule entre les deux parties distinctes du film, notamment par la suspension temporelle lorsque Zemeckis a recours à un subtil ralenti qui enferme psychologiquement le personnage et annonce la tension dramatique et le dilemme moral à venir. Dès lors ce sont les certitudes du spectateur qui s’en trouvent remises en question, et sa place comme observateur lointain d’une romance (rappelons-nous encore le plan d’ouverture du parachutage qui invite littéralement le spectateur à entrer dans la fiction) recentrée autour d’un axe plus proche et plus tendu. Le Scope qui sublimait les paysages marocains dans la première partie emprisonne maintenant le couple dans leur maison. Le cheminement du héros pour découvrir la vérité installe un sentiment angoissant et réactive un jeu d’enchevêtrement des genres : le mélodrame sirkien se rappelle à nous avec la confrontation d’un individu face à un choix crucial (garder un secret et trahir son pays ou le révéler mais sacrifier sa vie privée) ou le film d’espionnage lors d’une brève incursion derrière les lignes ennemies en France, avec toujours comme point d’ancrage le thriller hitchcockien. À cet égard, une séquence en apparence aussi anodine que l’attente de Marianne dans la voiture, pendant que son mari exécute un espion allemand, passe pour un petit miracle d’étirement dramatique qui, comme dans les meilleurs exemples (de Hitchcock à Melville), se passe bien évidemment de la parole. La force d’attraction du film tient pour beaucoup dans cette apparente modestie et dans sa « résonance de l’intertextualité » (Umberto Eco), dans sa manière intelligente de citer de nombreux films bien connus de tous avec les outils techniques d’aujourd’hui. Un vrai film de filiation en soi, élégant objet néoclassique qui a pleinement conscience du temps et des films écoulés depuis l’âge d’or hollywoodien. D’où une intense scène d’amour en pleine tempête de sable qui remplace les sous-entendus sexuels de Casablanca codifiés par la censure puritaine de l’époque, ou bien cette amusante réécriture de la scène du café dans laquelle un voleur dérobait le porte-monnaie d’un homme, remplacée ici par un espion tué en douce par Vatan, manière de montrer que la leçon a été retenue. L’impact émotionnel aurait cependant gagné s’il n’était pas dilué par l’épilogue, sorte de happy-end boursouflé, alors que le twist final suite au sacrifice de Marianne – relecture du soutien inespéré de Claude Rains à Bogart dans Casablanca, encore une fois – se suffisait largement à lui-même.

        Robert Zemeckis réactive un certain âge d’or du cinéma américain avec Alliés, et avec lui toute une mythologie du star system (peut-être trop visible lorsque Brad Pitt tente de coller trop près du monolithisme de Bogart) et de la fluidité narrative. Par-delà l’élégance d’une mise en scène qui s’efface derrière des personnages et des situations feuilletonesques mais crédibles se dégage finalement un film humaniste, qui fait du libre-arbitre une illusion nécessaire pour aider l’individu à se construire.

Dr. Gonzo

L’Opéra de quat’sous, de Georg Wilhelm Pabst (1931)

L'opéra de quat'sous

         En mai 1967, le réalisateur autrichien Georg Wilhelm Pabst décédait dans une indifférence générale. Il faut dire qu’en cette période pré-mai 68, pleine d’effervescence et de mutations, l’oeuvre du réalisateur paraissait, comme beaucoup d’autres, un peu comme anachronique et désuète. N’empêche qu’en 2015, son adaptation du sulfureux opéra de Bertold Brecht et Kurt Weill est encore totalement réjouissante et moderne. Et puis bon, faut avouer que la collaboration de Pabst à l’industrie cinématographique du IIIème Reich n’a pas aidé à sa reconnaissance.

L’Opéra de quat’sous en version française intégrale (YouTube)

L'opéra de quat'sous

        L’Opéra de quat’sous, c’est d’abord un opéra de deux grand artistes, Bertold Brecht et Kurt Weill, et qui s’intéresse à une lutte d’influences entre les mendiants, la pègre et la police de Londres. Deux versions ont été réalisées, l’une allemande et l’autre française, comme c’était la coutume durant l’époque. La Warner, de son côté, produit le film et choisit Pabst pour le réaliser, ce dernier ayant connu une certaine gloire durant le cinéma muet avec La rue sans joie, et ses collaborations avec Greta Garbo ou Louise Brooks. La volonté de créer une oeuvre sociale et politique de la part de Brecht et Weill se ressent aussi dans le film de Pabst. L’Opéra de quat’sous est en effet très grinçant et enfonceur de portes : la bourgeoisie, la police, l’idéologie dominante sont ses cibles, et son anarchisme grandiloquent l’ont vite amené vers la polémique : censure partielle en France, critiques virulentes dans la presse de droite (voire de gauche !), interdiction totale par les nazis (avec qui Pabst travaillera…) ! C’est une vraie invitation du côté des freaks à laquelle nous invite Pabst, du côté des clochards, des prostitués, des rejetons sans le sou de la Reine, auxquels on s’attache bien plus que les personnages moralement condamnables de la haute société. De la partie musicale du film, on retient des morceaux sublimes et franchement émouvants, qui ont fonction de scènes transitoires entre les différentes parties du film. Une construction libre et très proche du style de Feuillade, mais surtout de grands et poétiques moments à suivre cette joyeuse troupe de laissés pour compte de la monarchie. Le film de Pabst reprend la rupture du « quatrième mur » de la pièce originale (la fameuse « distanciation ») en incorporant parfois un narrateur parlant face caméra, un peu à la manière du narrateur de The Big Lebowski si on cherche (très) loin, et avec 70 ans d’avance. C’est aussi via des dialogues d’une très grande audace par rapport aux conventions traditionnelles que L’Opéra de quat’sous est une vraie sucrerie corrosive envers son temps. Les autorités ne s’y sont pas trompées, et les meilleures répliques de l’oeuvre ont purement disparues lors de son exploitation en salle :

« Un ancien chef de la police fera toujours un bon directeur de banque. »

Même sans ces quelques répliques, le portrait peu gratifiant du chef de la police (un vrai régal grand guignolesque) ou la dernière scène dans laquelle les mendiants manifestent en masse devant le palais de la Reine, assurément le clou du spectacle, demeurent des moments purement jouissifs et témoins d’un souffle de révolte poétique,  qui auraient parfaitement leur place dans les salles de cinéma du mois de mai 68.

Dr. Gonzo

Crazy Joe, de Steve Knight (2013)

Question pour un champion : L'intérêt de l'image se situe t-elle à droite ou au milieu ?
Question pour un champion : L’intérêt de l’image se situe t-elle à droite ou au milieu ?

        Icône du cinéma d’action des années 2000, Jason Statham rempile dans un énième actionner bourrin, c’est en tout cas ce que laisse penser la bande-annonce du film mais aussi l’affiche française. Mais comme souvent, il faut se méfier de la bande-annonce ! En effet celui qui va voir Crazy Joe pour voir le bonhomme lancer des tatannes à tout va et fracasser du bad guy sera grandement déçu, car le film raconte beaucoup plus la relation entre Joey Jones (Jason Statham) et une nonne que la vengeance de Jones sur la petite amie SDF avec qui il partageait un carton. Jones est un ancien soldat qui a déserté l’armée et se cache dans les bas-fonds de Londres pour échapper à la police, mais lorsqu’il tombe par hasard dans un appartement huppé dont le propriétaire est absent pendant plusieurs mois, il décide de se refaire une santé, de revivre et dans un premier temps, de se couper les cheveux afin de ne plus ressembler à Gollum ! Ainsi le film se divise très (trop?) nettement entre les deux axes que sont le monde de la mafia, dans lequel Joey gravit les échelons pour arriver à trouver l’assassin de son amie, puis la relation avec Cristina, la sœur du Couvent de la Rédemption.

        Autant le dire, la relation entre les deux personnages est plutôt étrange, et surtout elle empiète sur le reste du scénario qui, selon moi, est ce qui devrait être mis au premier plan. Reste quand même que Steve Knight, le scénariste des Promesses de l’Ombre, parvient à insuffler une dimension communautariste au récit, faisant ressortir le contexte social du Londres contemporain avec un certain brio en passant tout de même par certains clichés). Une fois n’est pas coutume, Statham nous offre son petit lot de punchlines réjouissantes, ici plutôt gentilles quand même (on est loin de Safe et de sa mythique réplique :

  • « T’en as une grosse paire de couilles ! »

  • « Ouais, mes genoux se touchent pas ! »).

        Ah, que de la poésie mes amis.

Un petit côté Hitman par moments, mais trop peu exploité.
Un petit côté Hitman par moments, mais trop peu exploité.

        Mais revenons à nos moutons, ou plutôt à nos colibris, car Joey, traumatisé par la guerre (des flashbacks incessants et souvent inutiles nous le rappellent), voit des colibris partout. Ceux-ci sont en fait sensé représenter les drones de surveillance et d’attaque de l’armée !!! Même le titre original (Hummingbird) accorde une place bien plus importante que ce qu’il n’y paraît à ces petits oiseaux de malheurs. Et la baston dans tout ça, mon capitaine ? Deux-trois petites scènes et puis c’est tout. Même le final tant attendu nous dispense d’action, même si celui-ci est bien jouissif malgré tout. On ne peut en vouloir à Jason Statham de vouloir se renouveler, pour ne pas s’enfermer dans une catégorie «je tape donc je suis », mais il est vrai aussi que Crazy Joe manque cruellement de punch, de rythme bref de « folie » justement ! A réserver donc aux fans hardcore de Statham et encore, je vous conseille de garder en mémoire plutôt son film précédent, l’excellent polar Parker et ses scènes d’infiltration nerveuses (et  accessoirement la mise en valeur de Jennifer Lopez, ça ne se refuse pas). Maintenant que cela est dit, je fais la promesse solennelle de faire la critique de chaque film de Jason Statham qui sortira, jusqu’à la fin de sa carrière ! Oui, je suis un peu fou, mais je l’assume.

Dr. Gonzo