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Mud – Sur les rives du Mississippi, de Jeff Nichols (2012). La critique de Haydenncia

« Hey ol’ man / Dat is my Holy Jolly Polly on the Mississipi banks… » Lee Red, Miss my Mississippi, 1923 (1)

Sur les rives du Mississippi, deux adolescents, Ellis et Neckbone, découvrent au hasard d’une de leurs escapades « Mud », un fugitif réfugié sur une île. Les enfants vont se lier d’affection pour l’homme, et se mettre en tête de l’aider à sortir de sa situation périlleuse.

Mud

Le Mippissippi… Le Missippissi… Aah merde !… Je reprends (raclement de gorge ) : le Mi-ssi-ssi-pi fait partie de ces fleuves mythiques qui, comme l’Amazone, le Nil, le Danube ou la Vilaine, nous renvoient à des images, à des sons, à des univers particuliers. Il fait partie de ces fleuves qui font travailler l’imagination, qui marquent de leur empreinte la culture, l’histoire, la littérature et les légendes des pays qu’ils drainent.

Le Mississippi possède cette part de mystère nécessaire aux grands fleuves. Peut-être cela vient-il de son nom d’origine amérindienne ? Du fait qu’il traverse le cœur des Etats-Unis et est au centre de l’histoire de ce pays, celle du blues, de la ségrégation ? Ou bien parce qu’il s’agit d’un des plus grands et des plus puissants fleuves du monde ? Parce qu’il incarne, enfin, la puissance sauvage d’une Amérique fantasmée ? Quand on pense au Mississipi, on voit tout de suite ces fameux steamboats fumant, les bayous, les Appalaches, Georges Pompidou en maillot de bain sur un alligator. Toujours est-il qu’à ce niveau de la critique, je marque une pause et je bois une petite lampée…

(lampée = glouglouglou)

Bon ! Poursuivons.

Le film de Jeff Nichols nous entraîne donc sur les rives du Mississippi, fleuve à la trompeuse tranquillité. Pas de Tom Sawyer ni de Huckleberry Finn ici, mais pas loin ; en fait, deux enfants, Ellis (impressionnant Tye Sheridan) et son pote Neckbone, débrouillards et aventuriers, qui découvrent par hasard en naviguant sur le fleuve la planque – un bateau dans un arbre, plutôt insolite – d’un type mal rasé, visage buriné, tatouage de serpent sur le bras, chemise propre, flingue à la ceinture et pastilles Vichy dans la poche. Cool… Un type qui se fait appeler « Mud » (« boue »). Recool… Lors de cette première rencontre, le jeune Neckbone voudrait partir loin de ce gars un peu bizarre, mais Ellis, visiblement en recherche d’affection, semble impressionné, captivé par ce Robinson des bayous, ce type littéralement extraordinaire, qui porte des chaussures qui laissent des empreintes en forme de croix. Rerecool…

Finalement, les enfants, sceptiques, mais intrigués, reviennent voir Mud sur son île et acceptent de l’aider – car Mud a besoin d’aide. Oooooooooh que oui ! Il a tué par amour pour sauver la belle Juniper (Reese Witherspoon, superbe) des mains d’un malfrat violent. D’ailleurs, celle-ci doit venir le rejoindre d’ici quelques jours et alors, ils partiront ensemble dans ce bateau qui sert de planque et qu’il va falloir réparer. Ils iront à Disneyland ou au Puy-du-Fou, et ils riront ensemble, les yeux dans les yeux, leurs cœurs battant à l’unisson… Oui, mais le problème, c’est que Mud est recherché, pas seulement par la police, mais également par des tueurs à gages qui, d’ailleurs, pointent leur nez dans cette petite ville tranquille.

Mud

Mud nous emmène dans l’Amérique profonde, entre eau et forêt, là où les grandes mégalopoles américaines ont laissé la place à de petites villes un peu mortes aux habitants parfois antipathiques. Pas vraiment des rednecks, mais plutôt la classe moyenne, voire pauvre des Etats-Unis. Une Amérique oubliée, presque laissée pour compte, mais terriblement cinégénique.

Dans cette Amérique peu enthousiasmante, l’on comprend aisément que l’apparition du captivant Mud puisse égayer, ou en tout cas bouleverser la vie des deux enfants. Et celle d’Ellis, d’abord, qui voit sa famille se déchirer et ses parents être sur le point de se séparer. Neckbone, quant à lui, n’a plus ses parents : il vit chez son oncle (Michael Shannon), un scaphandrier qui récupère des trucs dans le fleuve pour décorer sa maison. Je connaissais un type qui faisait ça. Il est mort noyé parce que le gars qui devait le remonter avait décidé de rentrer chez lui regarder le match France / Îles Féroé. Finalement, c’est un autre scaphandrier qui l’a retrouvé et qui l’a accroché au mur de son salon, pour décorer. Elle était bien mon histoire, non ?

Bref, Ellis, le jeune Ellis, est au début du film encore un enfant qui croit que l’amour et le bien l’emportent toujours : le fait que ses parents puissent divorcer lui paraît irréel et le sympathique Mud ne peut être que quelqu’un de bien. Et c’est parce que Mud veut retrouver sa Juniper, parce que Mud aime sa Juniper, qu’il va entreprendre de l’aider et qu’il va se donner à fond. Cependant, les désillusions vont vite arriver et avec elles la fin de l’innocence. Et le passage à l’âge adulte va se faire brutalement et se conclure violemment, dans une très bonne scène de fusillade.

Mud
Mud

Matthew McConaughey a visiblement retrouvé son charisme au fond du fleuve (j’en rajoute : ça fait un petit moment qu’il revient, notre Matthew), car je l’ai trouvé bon, même très bon. Son personnage d’homme des bois est tout bonnement fascinant : mystérieux sinon mystique, paumé, superstitieux, c’est un « tueur » à la fois attachant et inquiétant, entre chien et loup ; un solitaire au charisme animal, comme Jean-Pierre Coffe. Un type qui parle beaucoup, mais qui, somme toute, ne se livre pas trop, et dont la sincérité peut être mise en doute. C’est également une sorte de « père de substitution » pour le jeune Ellis, qui a du mal à communiquer avec son propre père un peu trop passif. Toutefois, bien qu’il soit manipulateur et un brin mythomane, Mud, malgré son prénom, est un type bien, finalement.

Récit initiatique (initiation d’Ellis, mais aussi de Mud, les deux s’apportant l’un à l’autre), film aux accents malickiens – le côté religiosité/philosophie en moins –, Mud – Sur les rives du Mississippi est clairement un film à voir et à conseiller. Doté d’un scénario solide, d’une photo classique, mais belle – et bien servie par la magie des rives du Mississippi –, d’une très bonne BO et de personnages forts, voilà un vrai coup de cœur de votre cher et tendre et, au-delà, voilà décidément un jeune réalisateur à suivre. Jeff, on te regarde : ne nous déçoit pas, bonhomme !

Haydenncia

(1) Chanson et auteur inventés de toutes pièces, mais ça rend toujours bien une citation en début d’article ^^

Ici, la critique du Dr Gonzo https://cinefusion.wordpress.com/2013/05/06/mud-de-jeff-nichols-2013/

La Ligne rouge, de Terrence Malick (1998)

Assurément l’un des meilleurs films de guerre que j’ai vus. Justement parce que ça n’est pas qu’un film de guerre – c’est bien plus que ça. Terrence Malick le philosophe oblige, La Ligne rouge est aussi un film qui interroge, qui éblouie et qui enchante. Certes, le film est long (presque 3 heures), mais pour ma part, j’ai été littéralement hypnotisé par la beauté, l’intelligence et la maîtrise du propos. Je pourrais d’ailleurs clamer, sans craindre la rougeur honteuse, que ça, c’est du cinéma ! Quand on regarde un tel film qui s’adresse directement aux sens, aux émotions et à l’intellect, on se dit que le cinéma mérite bien sa place parmi les arts majeurs, comme le synthétiseur ou la fabrique d’après-ski. Ce film est une méditation, une plongée dans l’absurdité de la guerre, avec masque et tuba.

La bataille de Guadalcanal, « Verdun du Pacifique », fut une étape clé de la guerre du Pacifique. Marquée par des affrontements d’une violence sans précédent, elle opposa durant de longs mois Japonais et Américains au cœur d’un site paradisiaque, habité par de paisibles tribus mélanésiennes. Des voix s’entrecroisent pour tenter de dire l’horreur de la guerre, les confidences, les plaintes et les prières se mêlent.

Demain, je passe la tondeuse !
Demain, je passe la tondeuse !

La Ligne rouge se déroule donc pendant la Seconde Guerre mondiale, époque Totaler Krieg. Mais finalement, le contexte a peu d’importance, le motif principal étant de dénoncer la guerre, les guerres, toutes les guerres, même la guerre des boutons (ou celle des étoiles, c’est selon). Or, parler de la guerre, c’est inévitablement parler de l’expérience de la guerre ; l’expérience de ces hommes qui ont combattu et sont morts dans ces conflits. C’est le choix de Malick : laisser la parole aux soldats et faire partager leur expérience intime de la guerre.

Quand il ne combat pas, dans les phases d’attente, le soldat se raccroche à son histoire, à son pays, à ses rêves (la femme qu’il a laissée seule, la famille qui l’attend, le métier qu’il fera après la guerre, la saison 2 de La belle et ses princes presque charmants…). Mais la guerre, mes enfants, ça n’est pas que se tourner les pouces en regardant batifoler les papillons : à un moment, il faut se battre, sortir les couteaux, montrer les dents, et hurler « Chef ! Oui, chef ! ». Dans ces moments, la pensée du soldat change. Les visions d’horreur et la participation à ces horreurs le poussent à s’interroger sur le bien et le mal, sur l’utilité de la guerre, sur la raison même de la guerre. « Pourquoi suis-je là et pourquoi je me bas ? » est la question numéro 1. La question numéro 2 est tout simplement : « Pourquoooooooiiiiiiiiiiiii ????!!!!! ».

Et plus la guerre devient brutale, plus un examen de conscience paraît nécessaire, histoire de ne pas perdre pied. Celui qui avant la guerre était un mécanicien du Minnesota et qui à présent contemple un tas de cadavres baignant dans une mare de sang doit évidemment se poser milles questions, et ces questions se rattachent inévitablement à sa culture, à son histoire : le croyant aura peut-être des doutes sur sa foi ; le rationnel invoquera Dieu ; le fataliste se suicidera et le Suisse restera neutre. Au sein de cet univers nouveau et radical qu’est le champ de bataille, où la vie en équilibre manque de vaciller à tout instant, la remise en question est évidente, car l’homme qui sent sa mort proche cherche soudain un sens à sa vie. En gros : à force de côtoyer la mort et de craindre continuellement d’être tué, évidemment que l’on aime de plus en plus sentir et écouter son cœur battre ! Evidemment que l’on regarde d’une nouvelle façon les nuages, le vent secouer les cimes des arbres, la photographie du visage de sa femme ! Evidemment qu’on doit se poser tout plein de questions ! Sur la vie, sur l’amour, sur la haine, sur la mode des sweats Waikiki ou sur cette éternelle énigme : JULIEN LEPERS.

Et puis, ça n’est pas nouveau, mais à la guerre, on doit tuer pour ne pas être tué. Le soldat qui part au combat une canne à pêche sur le dos au lieu d’un fusil comprendra vite son erreur. Sauf s’il se bat contre des sardines. Oui, c’est un principe élémentaire mais non moins véridique : guerre et morts sont liés, connectés, indissociables. Or, tuer n’est pas un acte innocent – ôter la vie, c’est quelque part se prendre pour Dieu, comme le disait Ricky Martin sur son deuxième album… ou troisième… enfin je n’en sais rien. Et se prendre pour Dieu peut vous rendre fou. Je sais de quoi je parle.

La Ligne rouge

la-ligne-rouge-2

Le film de Malick prouve donc avec brio que la guerre est avant tout humaine, avec toutes les faiblesses et les contradictions que cela implique : le courage et la peur, la sauvagerie et la compassion, le sel et le poivre. Mais, la contradiction principale montrée dans La Ligne rouge reste toutefois celle entre la violence et la beauté (qui est plus complexe que celle entre le bien et le mal). Ce sont les deux credo du film.

Ainsi, tout commence dans un univers paradisiaque, quelque part sur une île polynésienne. La mer translucide. Le soleil. Le sable blanc. D’ailleurs, profitons-en pour souligner la parfaite maîtrise de l’image, de la photo, de la lumière chez Malick – ce qui, j’en conviens, n’est pas nouveau avec ce réalisateur. On sent que chaque plan est minutieusement préparé : la poussière danse dans les rais du soleil ; le vent glisse ses doigts dans l’herbe haute ; quelques toucans pavanent sur des branches ; Mireille Mathieu dort nue sur un hamac – tout est beau, tout est poétique. A cet instant, c’est l’innocence même du monde – et de l’homme – que Malick filme. Mais ça ne dure pas : ça n’est qu’une parenthèse, qu’une illusion liminaire. La guerre appelle, la guerre réclame : ici un navire de la US Navy dont la sirène rappelle brusquement à la réalité. Le contraste est saisissant entre l’azur de la mer et le gris métallique du bateau. Le sang doit être versé. Les Japs repoussés. Il n’y a pas d’autre choix. Amen.

La Ligne rouge célèbre la vie et interroge la mort – de soi, des autres. Mais surtout, par delà les scènes de batailles – vraiment réussies –, par delà les explosions, les balles qui fusent, indispensables à ce genre de film, l’œuvre de Malick offre une belle réflexion sur l’absurdité de la guerre. Et cette réflexion ne donne pas lieu à des barbouillis philosophiques, mais appelle de vraies questions, quoiqu’un peu mystiques et vagues par moments. La religiosité latente du film fait qu’on peut parfois facilement se moquer, et je dis ça d’autant que je suis le premier à le faire. Pourtant, la plupart des interrogations sont légitimes et, en plus d’ouvrir des pistes de réflexion intéressantes, illustrent plusieurs paradoxes. Ainsi, la guerre est fraternelle (les soldats forment une confrérie) et individuelle (l’expérience de la mort est exclusive). L’homme le plus civilisé peut se transformer en monstre si le contexte lui en fournit l’occasion : Michel Drucker dans un conflit sanglant peut se transformer en bête sanguinaire et devenir une véritable machine à tuer ! Guadalcanal est une île magnifique – ça n’est pas le blizzard du front de l’Est ou la boue de Verdun – et pourtant on y tue avec la même cruauté. Enigmes de l’existence…

La Ligne rouge 2

Ligne rouge 3

La guerre est consubstantielle à l’homme : elle fait partie des cellules humaines, comme le rire, les larmes, la peur, les soldes. La guerre est plus ancienne que la civilisation : la violence est aussi essentielle à la nature humaine qu’élever notre progéniture. Depuis les temps les plus reculés, les Etats civilisés ont prospéré ou disparu selon leurs prouesses sur le champ de bataille. La survie de chaque civilisation a toujours dépendu en fin de compte de sa capacité à faire la guerre, et plus encore à gagner des batailles. Certes, le droit et la diplomatie ont quelque peu pacifié la donne. Et aujourd’hui, en France et en Europe, la guerre apparaît comme une chose infâme et repoussante, même si moins que l’Eurovision. Mais cela veut-il dire qu’elle est totalement écartée ? Quand demain les Allemands envahiront de nouveau la Lorraine, comment réagirons-nous ?

Et puis, autre question posée par le film : l’homme/animal serait-il naturellement enclin à tuer ? Est-ce que parce que tu me piques mon taille-crayon je vais te faire la peau ? Sans doute qu’oui, parce que c’est mon taille crayon. Cependant, au détour d’une scène, La Ligne rouge soutiendrait presque le contraire, comme quoi l’homme serait innocent par nature. Ainsi, dans sa séquence d’ouverture, le film reprend à son compte le mythe rousseauiste du bon sauvage, selon lequel l’homme serait naturellement bon. Les premières images nous montrent quelques Polynésiens tranquillement sur leur île. Ils sont neutres, en dehors du conflit (mais proches des zones de combat) et eux au moins semblent vivre en harmonie. La guerre entre Américains et Japonais, ils n’en ont visiblement rien à foutre ! Chants, danses, rires et surtout absence de conflits paraissent rythmer leur quotidien. Le soldat Witt, qui a déserté son bataillon et se trouve parmi ces gens, n’en revient pas : voilà l’homme dans son état initial, pense-t-il ; l’homme pacifique, bon, à l’écart des guerres et des massacres, pur de toute corruption. Voilà l’homme avant le péché originel. Pourtant, lorsqu’il revient la seconde fois dans le village, Witt se rend compte que tout cela n’était qu’une illusion : la maladie se propage et tue enfants comme adultes, la peur existe, mais surtout, les hommes du village se disputent violemment – et la dispute n’est-elle pas l’état primaire de la guerre ? Vous avez deux heures…

La Ligne rouge

Le soldat est un pion, ce n’est pas nouveau. Un pion et de la chair à canon : la mort rapide – et douloureuse – fait partie de ses possibilités. Mais, qu’il soit idéaliste ou lucide, confiant ou fataliste, le soldat réfléchit, évidemment. La Ligne rouge nous offre, par monologues intérieurs (voix off), la pensée de plusieurs de ces hommes, enrôlés loin de chez eux et se battant sur des îles qu’ils n’avaient jamais vues et qu’ils ne reverront jamais. Mourir loin de chez soi doit être une chose atroce. Ces hommes ne sont ni des héros, ni des salauds. Certains ont des visages d’enfant, d’autres ont déjà roulé leur bosse : mais tous ont les mêmes doutes, les mêmes craintes. Au fur et à mesure du film d’ailleurs, leurs voix se ressemblent et finissent par ne former qu’une : une seule voix pour plusieurs visages, ceux d’hommes perdus au milieu d’une nature édénique qui les a abandonnés à leurs querelles destructrices. Saloperie de nature ! Faudrait tout brûler !

Porté par un casting cinq étoiles au guide Michelin, même si les stars alors présentes dans le film n’avaient à la fin des années 1990 pas encore le statut qu’elles ont actuellement (Sean Penn, Adrien Brody, George Clooney, John Cusack…), le film n’a pourtant pas de personnage principal – quoique, Jim Caviezel/le soldat Witt peut faire office de “personnage fil rouge”. La BO de Hans Zimmer, très soignée, sert magnifiquement le film et contribue à créer de véritables moments de grâce. Par son accompagnement, certaines scènes acquièrent une puissance somptueuse : par exemple celle du massacre du camp japonais, grand moment de cinéma qui m’a littéralement donné des frissons, comme quand mon cousin Willy m’enfermait dans le réfrigérateur pour jouer aux « Eskimos morts de froid ».

Terrence Mallick a mis vingt ans à peaufiner ce film et autant dire que le résultat est là. A sa sortie pourtant, il entra directement en concurrence avec un autre film de guerre, moins poétique mais également très réussi, Il faut sauver le soldat Ryan (Steven Spielberg), qui rapporta beaucoup plus au box-office. La Ligne rouge est sans doute plus confidentiel, mais c’est un film à voir absolument, tant il est riche, beau et complet. Bref, si The Tree of Life du même réalisateur m’a laissé dubitatif, La Ligne rouge est par contre un véritable chef-d’œuvre.

Haydenncia

Moonrise Kingdom, de Wes Anderson (2012)

Affiche du film

Salut les gens ! Me voilà de retour, après une courte mais salutaire retraite dans un monastère en Savoie, loin de la civilisation, loin du monde et de ses tentations, et surtout loin du fisc ! Eh ! Eh ! M’auront pas, ces enfoirés !… Le Dr. Gonzo a veillé sur la maison Ciné / Fusion pendant mon absence. En même temps, c’est lui qui a les clés. Enfin bref, comme le dirait Jean-Sébastien : « I’m Bach » ! Et avec un bon film, qui plus est : Moonrise Kingdom, de Wes Anderson – réalisateur qui ne m’a donc toujours pas déçu.

Moonrise Kingdom

L’histoire de Moonrise Kingdom se passe sur une île au large de la Nouvelle-Angleterre, dans les années soixante. En 1965, précisément. Ne me demandez pas le jour et l’heure, je n’en sais fichtrement rien ! Deux enfants, Suzy (Kara Hayward) et Sam (Jared Gilman) aussi seuls l’un comme l’autre, tombent amoureux. Ce sont des choses qui arrivent. Ils concluent un pacte secret, puis décident de s’enfuir, en empruntant un ancien sentier indien. Aussitôt, une petite équipe part à leur recherche, alors qu’une énorme tempête menace l’île.

Indéniablement, Moonrise Kingdom possède la patte de Wes Anderson. Peut-être même un peu trop rajouteront certains. Il n’empêche que ce type-là a su inventer un style et même un univers, que pour ma part je prends toujours plaisir à retrouver, comme chez Jean-Pierre Jeunet. Un monde romanesque et coloré, avec ici une dominante de jaune et de kaki ; un monde poétique et même onirique, drôle et intelligent. Un monde comme on en trouve dans les livres pour enfants et le magazine La Redoute. Dans Moonrise Kingdom, il est notamment question de scoutisme et de mer, d’animaux et de Françoise Hardy (dans une très jolie scène avec une très jolie chanson), d’amour et de coup de foudre (littéralement).

En prenant l'autoroute, on sera rendu avant la nuit...
En prenant l’autoroute, on sera rendu avant la nuit…

D’abord, il est question de scoutisme. Ramenez-vous, louveteaux, pionniers et autres Jeunesses hitlériennes, on parle de vous ! En effet, le petit Sam qui a disparu est un Boy scout de douze ans, visiblement causeur de problèmes et peu apprécié par ses camarades. Pour être honnête, même si le jeune acteur joue très bien, j’ai eu du mal avec sa tête à claques de petit surdoué orgueilleux et joufflu pendant tout le film. Mais ce n’est qu’un détail et ça ne concerne que moi… Je suis intolérant de naissance. Son chef de groupe Ward (Edward Norton), grand dadais en chemise kaki, foulard jaune et Quatre-bosses sur la tête, redoutablement comique en short beige un peu court, a d’ailleurs beaucoup de mal à contenir ses troupes. A noter qu’il est prof de math dans la « vraie vie » – ce qui est beaucoup moins drôle, évidemment. Espérons seulement qu’il ne confonde pas ses deux « métiers » et qu’il ne sonne pas du clairon pour signaler la fin de la récré. J’avais un prof qui faisait ça. Vous pouvez lui rendre visite, cellule 32, à l’hôpital de Ville-Evrard. S’il ne réagit pas, criez-lui « Scout toujours ! » et ses pupilles vides s’allumeront d’un éclat enthousiaste. Attention cependant : il mord.

Pour en revenir au scoutisme dans le film, j’ai pris un plaisir fou et enfantin à regarder ces minicamps forestiers, véritables maisonnées cernées de palissades dans lequel on entre par un portique en rondins, ces ingénieux systèmes de poulies faits avec trois bouts de ficelle, ces tentes et cabanes qui fleurent bon l’aventure, ces jeunes gens qui se prennent pour des adultes, voire des guerriers, à la manière de Sa Majesté des mouches ou La Guerre des boutons. En fait, le film m’a fait penser par moments à une toile de Norman Rockwell animée : on croirait retrouver les personnages que le peintre américain peignait sur ces calendriers pour les scouts, mais également les enfants facétieux de ces différentes illustrations intitulées Four Sporting boys, le petit garçon et la petite fille se prenant pour des adultes dans After the Prom, ou même le petit garçon discutant avec le policier dans le célèbre Runaway. Pour rester avec les jeunes acteurs, ajoutons que Suzy Bishop, sorte de Lolita dépressive avec un air de Lana Del Rey, est incarnée par l’impressionnante Kara Hayward. Actrice à suivre.

Edward Norton, génialement comique
Edward Norton, génialement comique

Dans Moonrise Kingdom, il n’est pas question que de scoutisme, il est aussi question d’amour (d’amour impossible, presque), de fuite (par amour), de nature sauvage (l’île est un monde clos qui ne possède pas de routes bitumées) et surtout d’enfance. La dichotomie adultes / enfants est peut-être même l’élément central du film. Alors que Wes Anderson nous montre des adultes qui s’ennuient, se trompent entre eux, se disputent et sont même ridicules, les enfants, eux, sont libres, gambadent, rigolent et s’aiment. Ils construisent des cabanes très hautes dans les arbres, font des feux de camp, dansent sur le sable et s’embrassent au bord de l’océan. Le titre du film, d’ailleurs, fait directement référence à cette opposition entre le monde triste et réaliste des adultes et celui, merveilleux et imaginaire des enfants, puisque le lieu où s’enfuient les deux minots, austèrement référencé sur les cartes sous le nom de Goulet de marée au mile 3.25, est rebaptisé par les jeunes amoureux Moonrise Kingdom, ce qui lui donne un caractère magique et mystérieux.

On retrouve également dans Moonrise Kingdom d’autres éléments qui font le cinéma d’Anderson. La symétrie et les « plans-tableaux », notamment. Chaque plan est calculé, soigneusement étudié et ressemble presque à une peinture. La maison de la petite Suzy fait penser à une maison de poupée impeccablement ordonnée ; presque une maison en pâtisserie, ou une maquette – de fait, certains plans sont à la limite du tilt-shift. Le phare de l’île, blanc et rouge, offre également des plans magnifiques, notamment quand il déteint sur le ciel bleu. De même, Anderson utilise des travellings intéressants, lors de la tournée d’inspection du camp scout par Ward notamment, ou même dans une très belle séquence où Sam et Suzy se retrouvent dans un champ et se rapprochent l’un de l’autre dans une pantomime parfaite. Et ajoutons enfin la sublime bande originale, composée par Alexandre Desplat et Mark Mothersbaugh, avec ses accents aventuriers, presque tribaux, mais également de délicieux morceaux de musique classique comme seul Pascal Sevran savait nous faire apprécier du temps de son vivant. Pascal, si tu nous entends, on t’aime.

Moonrise Kingdom

Le casting offre une belle palette de personnages fantasques. C’est avec plaisir qu’on retrouve Bill Murray, toujours aussi « déconnecté » et drôle (je ne suis pas objectif : j’adore cet acteur). C’est d’ailleurs la sixième fois que l’acteur collabore avec le réalisateur. Sa femme dans le film, Frances McDorman, est parfaite en mère rigide qui communique avec sa famille à l’aide d’un porte-voix. J’avoue qu’un « A TAAAAABLE !!! » hurlé à trente centimètres des oreilles, ça doit être efficace. Le couple Bishop, dont le mari et la femme sont avocats, ne parlent d’ailleurs que d’affaires entre eux et dorment dans des lits séparés… Au niveau des autres acteurs adultes, Edward Norton est génial dans ce rôle à contre-emploi de chef scout dévoré par la culpabilité, et nous montre son potentiel comique avec son regard de chien battu et ses pattes à l’air. Bruce Willis, lui aussi dans un rôle inédit (c’est un flic certes, mais un flic un peu pommé et légèrement grotesque) semble s’amuser comme un petit fou républicain. Tilda Swinton est parfaite en furie des services sociaux. Et enfin, on est content de retrouver ce bon vieil Harvey Keitel, ici en vieux chef de Camporee impayable. Ah oui ! Il y aussi un type avec un bonnet vert qui commente le film et nous livre des explications – remarquable idée, très « andersonienne ».

Wes Anderson est à ce qu’il paraît perfectionniste et intraitable sur un plateau de tournage : il sait exactement et à l’avance ce qu’il veut obtenir, et fait tout pour l’obtenir – sans être pour autant un tyran avec ses acteurs. Autant dire que le résultat est là, charmant, nostalgique, stylé et pop, même si j’ai trouvé quelques longueurs au film et peut-être un peu trop de coquetteries. Pas le Wes Anderson que je préfère, donc, mais un très bon feel good movie cependant, qui permet de s’échapper et de rêver un peu.

« C’est le temps de l’amour, le temps des copains et de l’aventuuuureuuu…»

Haydenncia