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Man of Steel, de Zack Snyder (2013)

Man of Steel

Un petit garçon découvre qu’il possède des pouvoirs surnaturels et qu’il n’est pas né sur Terre. Plus tard, il s’engage dans un périple afin de comprendre d’où il vient et pourquoi il a été envoyé sur notre planète. Mais il devra devenir un héros s’il veut sauver le monde de la destruction totale et incarner l’espoir pour toute l’humanité.

        Difficile défi que de remettre en route le comics  Superman après l’adaptation pionnière de Richard Donner en 1978, campée par un Christopher Reeve impérial. Entre ses suites pas toutes indispensables et le film de Bryan Singer qui rendait hommage à celui de Donner de façon assez maladroite, la carrière de Superman dans les salles obscures est passée par des périodes de flottement. Un temps entre les mains de Tim Burton, puis de McG, sans compter le rôle en lui même envisagé pour Nicolas Cage, ou encore Will Smith qui déclinera poliment pour une histoire de couleur de peau. Faut pas déconner quand même !

        Finalement, Man of Steel est confié à Zack Snyder, écrit par David S. Goyer et Christopher Nolan, et produit par sa société Syncopy Films. Et après avoir vu le film, on est effectivement en présence d’un film hybride, fruit de compromis entre la vision du super-héros de chacune des personnes impliquées dans le projet. Pour ce qui est du scénario, l’ensemble est un peu décousu, la chronologie non-linéaire propre à Nolan déstructure la narration et offre des gros morceaux bien distincts, de façon désorganisée. Au final, la mythologie est maladroitement exploitée, que ce soit les motivations du Général Zod ou encore la relation de Clark Kent avec ses parents ou Lois Lane. Zod veut supprimer les Humains pour leur infériorité et recréer Krypton. En ce sens, le scénario est très influencé par la thématique fasciste inhérente à Snyder (300, Le Royaume de Ga’Hoole…), ce qui aurait pu être un élément intéressant s’il était mieux exploité.

        En effet, la dernière partie du film nous offre une destruction massive de Metropolis mais derrière tout cela il n’y a rien, aucune empathie pour les dizaines de milliers de morts que font Zod et Superman lorsqu’ils se battent. On est proche de l’absence totale d’émotion que procurait 2012 lors de ses moments de mort de masse (on remarquera qu’il y a aussi une scène débile avec un chien dans Man of Steel). Snyder préfère éclipser les conséquences humaines des combats et passer directement à l’entrée de Clark Kent au Daily Planet dans la bonne humeur, passage obligé s’il en est. Du calibrage hollywoodien de base. Niveau mise en scène, je suis toujours allergique au « style Snyder », ses zooms avant et arrière lors de la bataille sur Krypton et pendant les combats sur Terre donnent l’impression de voir une cinématique, et par dessus tout déstabilise la disposition des personnages, parvenant même à ôter une partie du charisme à Zod (excellent Michael Shannon). Ce n’est pas pour rien que beaucoup de réalisateurs évitent à tout prix l’utilisation du zoom, et encore celui-ci doit-il être justifié – ici on est plus en présence d’une utilisation tape-à-l’oeil. Tout comme les combats, certes titanesques, mais qui tiennent plus de Dragon Ball Z que de Superman; et qui tranchent beaucoup trop avec les scènes en « mode Terrence Malick »  lorsque la mère de Kent apparait.

- "Tu vois, ça, c'est un zoom avant, et ça, un zoom arrière !" -"Et ça sert à quoi ?" -"C'est utile quand les rushs sont mauvais, comme ça on voit pas que c'est mal filmé parce que le zoom cache les défauts !" -"Cool, on verra pas mon slip alors !"
– « Tu vois, ça, c’est un zoom avant, et ça, un zoom arrière ! »
-« Et ça sert à quoi ? »
-« C’est utile quand les rushs sont mauvais, comme ça on voit pas que c’est mal filmé parce que le zoom cache les défauts ! »
-« Cool, on verra pas mon slip alors ! »

        C’est vraiment dommage, car la bande originale de Hans Zimmer est renversante, et Henry Cavill est assez convaincant dans le slip de Superman. Mais malheureusement l’hystérie visuelle de Snyder fusionne avec l’écriture psychologisante  de Nolan (oui, on va finir par le savoir que les super-héros souffrent !). Il ne reste plus qu’à espérer que le projet Justice League*, l’alliance de super-héros DC Comics sur le modèle des Avengers chez Marvel, ne soit pas confié à Zack Snyder.

* Pour le moment, la cohérence de cet univers est en construction. On peut voir un clin d’œil à Batman (mais pas à celui de Nolan) dans Man of Steel, lorsque Zod détruit un satellite portant le symbole « Wayne Enterprise ». Le personnage de Green Arrow est développé dans sa propre série produite par CTV, sobrement intitulée Arrow, et constitue une excellente surprise (j’y reviendrait dans un article). Reste à mettre en route une nouvelle trilogie Batman, sans compter le développement des autres personnages, on est pas près de voir arriver Justice League

Dr. Gonzo

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Master and Commander : de l’autre côté du monde, de Peter Weir (2003)

S’il y a une chose qu’on ne peut retirer aux Anglais, en plus de la pluie, du pudding et d’Elizabeth the Second, c’est leur véritable maîtrise des océans, notamment militaire. La Grande-Bretagne est une île, et une île (c’est justement à ça qu’on la reconnaît) est entourée d’eau. Or, tout peuple voulant assurer sa survie dans un espace cerné par les mers n’aura d’autre choix que d’améliorer sa force navale et de rouler à gauche, comme le disait l’amiral Nelson. Les Britanniques l’ont bien compris, et, à défaut de leur cuisine, c’est leur marine qu’ils ont fort bien développée. Résultat : depuis lors, toute invasion de ce pays qui d’ailleurs ne donne pas envie d’être envahi est impossible. A moins que l’on ne creuse un tunnel sous la Manche… Gardons cette merveilleuse et diabolique idée de côté, au cas où !

1805, durant les guerres napoléoniennes, la HMS Surprise, commandée par le capitaine Jack Aubrey (Russell Crowe), se lance à la poursuite du vaisseau français Acheron à travers l’océan Pacifique (affrontant notamment le cap Horn). Ils croisent par ailleurs au large des îles Galápagos, dont la faune et la flore vont beaucoup intéresser le chirurgien Stephen Maturin (Paul Betanny), naturaliste passionné et précurseur de Charles Darwin. Mais les événements vont changer les plans du capitaine.

Eh ! Bande de boulets ! Mouarf arf arf ! (humour marin)
Le boulet du film… (humour marin)

J’avais vu Master and Commander une première fois, il y a fort longtemps, et je n’en avais pas gardé un souvenir marquant. Sans doute étais-je trop jeune pour apprécier l’odeur du goémon, le cri des mouettes, le claquement de la brise sur l’artimon et le vomi par-dessus bord. Puis, étant devenu entre-temps boucanier au large de Saint-Domingue (après avoir été pilote de Formule 1 et amant de Jessica Alba), j’ai appris à mieux considérer la mer. Que je vous raconte, vite fait !

Nous avions quitté Saint-Malo par un vent de noroît un matin de novembre, sur un antique gréement, une frégate de dix-huit à l’allure un peu frêle, mais à l’arcasse bien solide. Une fois l’ancre levée et l’équipage au quart, nous suivîmes le cap vrai contre le lit du vent et, alors que la figure de proue dépassait l’estran, perché sur le beaupré, je saluais d’un geste triste ma belle Adeline, dont je devinais par la robe rouge la présence, là-bas, sur les remparts, à côté de Jean-Michel Jarre… Bon, j’arrête là. D’abord, parce que je n’ai plus d’inspiration. Ensuite, parce que la langue des marins, c’est vraiment joli, mais quand on n’est pas initié, ça donne mal à la tête et ça fait pousser des algues entre les orteils. Si ! Si !

- Est-ce que quelqu'un a vu ce putain de bateau qu'on cherche depuis une semaine ? - Euh... Jack... - Quoi ?!
– Est-ce que l’un d’entre vous aurait vu ce putain de bateau qu’on cherche depuis une semaine ?
– Euh… Capitaine…
– Quoi encore ?!

La seconde fois que j’ai vu Master and Commander, ça a été très différent : j’ai adoré. Je suis sorti véritablement enthousiaste de ce film et, moi qui aime l’Histoire, j’étais aussi heureux qu’un paléontologue découvrant un fossile de turbiniœce hozoïacus du Pliocène inférieur presque intact ! C’est dire !… J’étais, pour dire les choses brutalement, aussi ravi que Julien Lepers quand il dit « Oui ! Oui ! Oui ! » et qu’il jette ses petites fiches jaunes parce que le candidat à réussi le 4 à la suite et que tous les néons bon marché du plateau clignotent comme dans une fête foraine un peu glauque. Dingue ! Bon, j’exagère un peu…

Mais enfin, voilà un long métrage intelligent, réaliste (pas de kraken à l’horizon, ni de Keira Knightley avec un sabre – même si j’adore Keira Knightley avec un sabre… grrrrr) et très réussi. Alternant avec rythme phases d’action (la guerre maritime) et moments de contemplation et de vie à bord, le film de Weir nous décrit un univers marin particulier fait de superstitions, de règles, de rites et de rhum. Un univers autarcique et typique, avec ses chants et ses légendes, mais également, on l’a vu plus haut, doté d’un idiome aux accents poétiques (amarres, boscot, bastingage, écoutille, pot au noir, tsunami, hydrocution, iceberg, scorbut, naufrage, épave, noyade, etc.). Un monde où l’esprit collectif est très puissant, car chacun de ces hommes a conscience de partager un destin commun. Un monde, enfin, où l’apprentissage du métier et la découverte de la vie se font sur le tas et parfois de manière brutale : ici, un tout jeune aspirant doit se faire amputer d’un bras, un autre se suicide. Bref, un monde d’hommes, à la fois joyeux et triste, beau et cruel, comme l’océan ou une pub pour Mennen. Un monde d’aventures à l’âge des conquêtes.

Master and Commander

La Surprise – le bateau du film – navigue entre batailles sanglantes et explorations scientifiques sur la plus vaste étendue qui soit, et c’est vrai que chaque plan respire la liberté. La mer offre cela de fascinant qu’elle est le dernier endroit du monde totalement libre : c’est une immensité sans maître qui, n’appartenant à personne, appartient à tout le monde, comme le soleil ou les étoiles. C’est un ailleurs vers l’ailleurs, poil aux adducteurs.

Et cela, le film de Weir l’illustre parfaitement. Suivant un cap, puis un autre, Jack Aubrey n’obéit bientôt plus qu’à ces propres règles, tentant de semer puis de surprendre le navire de guerre français, descendant toujours plus vers le sud. L’immensité de l’océan qu’ils parcourent confère à cet homme et à son équipage finalement si petits une grandeur que seule la mer peut révéler. En ressort une réelle fascination et un profond respect du spectateur pour ces types, ces marins qui, face à cette grande « faiseuse de veuves » qu’est la mer, face à l’inconnu, aux fureurs des abordages et aux déchaînements de la nature, se montrent authentiquement braves et courageux (et aussi un peu fous).  Bravo les gars ! Chapeau ! C’est ma tournée ! Yo-oh-ooh !

Master and Commander
Trois-quatre… « C’est pas l’homme qui prend la mer »

Niveau casting, Master and Commander, là encore, ne déçoit pas. Russel Crowe fait certes du Russel Crowe, soit un gentil bougon apprécié de son équipage, mais cela fonctionne très bien. Jack Aubrey est ce genre de capitaine qu’on suivrait les yeux fermés, sauf si l’on est aveugle. Dans ce cas, fermer les yeux serait un geste un peu ridicule et sans grande portée symbolique… Hem… Plus surprenant, Paul Betanny incarne Stephen Maturin, le médecin-chirurgien de l’équipage, également savant prédarwinien, qui dessine chaque nouvelle espèce rencontrée dans son petit carnet. C’est un personnage passionnant, avide de connaissances et faisant presque figure d’intrus dans cet univers irrationnel et martial qu’est la marine militaire. Pourtant, les deux hommes, Jack et Stephen, bien qu’appartenant à deux mondes différents (la guerre, la science), bien qu’ayant des mentalités opposées, sont néanmoins de vieux amis. A eux seuls, ils incarnent deux symboles d’une même époque bouillonnante d’innovations : le stratège et la naturaliste. Néanmoins, il est vrai qu’il n’y a aucune femme dans ce film, mais comme le dit le proverbe marin : « Femme au gouvernail, mort dans le corail ».

Niveau technique, la photo est très soignée, même si je l’ai trouvée un peu trop proprette. Mais l’esthétique générale, avec ces vieilles frégates roulant sur les vagues et cette mer à perte de vue, est de toute façon magnifique. Et les musiques d’époque collent parfaitement à l’ambiance enchanteresse de l’océan. A un moment cependant, j’ai cru entendre Nolwenn Leroy commencer à gueuler avec sa coiffe de bigoudène, mais ouf ! Mes oreilles me jouaient des tours : ça n’était qu’un vieux cormoran asthmatique.

Bref, Master and Commander est un film de calibre hollywoodien, mais de propos étonnamment libre. Et si la forme est efficace (les scènes de canonnades notamment, sont très réussies) le fond l’est tout autant, avec des personnages intéressants et un scénario bien construit. Qui plus est, le réalisme de l’ensemble et la crédibilité historique viennent renforcer l’aspect humain et impressionnant d’une telle aventure. Voilà donc une œuvre charmante, non dénuée d’humour, rythmée, instructive, porteuse de rêves et de voyages lointains. Alors, par-delà la mer, ses vents, ses marées, ses rochers et ses nappes de pétrole, quittons le port, souquons ferme, franchissons l’horizon et cap vers ce film moussaillons !

Haydenncia

Gladiator, de Ridley Scott (2000)

Imperat que romanum hazanavicius in bifidus actif quo hippopotamus (Sénèque 2.0)… Peuple de Rome et du Québec ! Aujourd’hui, en l’année MMXIII, par ordre du Sénat, de l’Empereur et de madame de Fontenay, voici la critique de mon film préféré de Ridley Scott, et l’un de mes films favoris, que j’ai dû voir 825 678 fois dans ma courte vie, à savoir Gladiator ! Et je vous rappelle au passage que demain, nous partons à la conquête de ces immondes Parthes, alors préparez vos bagages, votre passeport, embrassez votre famille et sacrifiez à Mithra et à Mitterrand, car ça va douiller sec !

Pour les ermites qui n’auraient toujours pas vu Gladiator, qui n’est pas la suite de Terminator, voici le pitch. Nous sommes au IIe siècle après Julien Clair. Maximus Decimus (Russel Crowe) est un général romain, dont les actes de bravoure sur le champ de bataille et sa loyauté envers ses soldats font l’admiration de tous et notamment de l’Empereur qui le considère comme le fils qu’il aurait dû avoir. Sentant sa fin proche, Marc-Aurèle (Richard Harris), l’empereur philosophe, lui confie logiquement l’avenir de Rome et le met en garde contre l’ambition démesurée de son fils Commode (Joaquin Phoenix) à qui il n’a pas l’intention de léguer le trône. Et il rajoute : « En plus, il porte un nom de meuble, ce con-là ! »… Hélas, trois fois hélas, Commode assassine son père, devient le nouvel empereur et tente d’éliminer Maximus… qui s’en réchappe, mais qui, vendu comme esclave, devient gladiateur.

Gladiator

Diantre, que j’aime ce film ! Autant qu’un bon Domaine des Sablonnettes 1994 ou qu’un silence de Nana Mouskouri. Paradoxalement, Gladiator contient un nombre impressionnant d’erreurs techniques (un technicien en jean en arrière-plan, une bombonne de gaz sous un char…) et joue – habilement – avec la réalité historique, mais l’histoire de ce général fait esclave, et qui défia Rome, déjà me rappelle la glorieuse épopée de mes ancêtres, et ensuite, m’emporte à chaque fois. Plusieurs raisons à cela, imperatori !

D’abord, l’époque, le contexte. Avec Gladiator, Russel Crowe réinvente le péplum, de façon plus cruelle, plus réaliste, plus crédible. Dans Gladiator, le sang gicle et les épées s’enfoncent dans la chair, les combattants se pissent dessus et la foule est enivrée de violence. Le cinéma s’est dévergondé depuis les années 50-60, époque reine des films en tunique, et j’ajouterais, tant mieux ! Un gladiateur, quand il arrivait dans l’arène, ça n’était pas pour danser un ballet !… Et puis, Rome, mes enfants ! Un monde rempli de paradoxes, et cela même avant l’investiture de Berlusconi. Un monde qui s’étend sur près de mille ans, d’abord République, puis Empire. Un monde « civilisé », avec ses cités aux monuments pour certains gigantesques, son système d’égouts avancé et couvert (qu’on ne retrouvera ensuite qu’au XIXe siècle), des aqueducs, des routes pavées, une bureaucratie perfectionnée, Internet, une culture, une philosophie et une religion héritées de la Grèce… Mais un monde sanglant, violent, dangereux, dans lequel on s’assassine les uns les autres et parfois entre frères et sœurs, dans lequel des empereurs fous nomment leur cheval sénateur (Caligula) ou descendent dans l’arène, comme Néron ou Commode, justement. Un monde dans lequel on organise des combats mortels entre des hommes pour en divertir d’autres. Un monde conquérant, enfin, dont le principal objectif reste longtemps l’agrandissement de son territoire, au moins jusqu’à Hadrien (un peu avant Marc-Aurèle), et qui à son apogée englobe l’immense partie de la Méditerranée. Même les Corses étaient soumis, à cette époque ! Un monde qui va également se casser la gueule, à force de coups d’Etat, de décadence, d’éclatements, de guerres civiles et d’invasions barbares. Bref, un monde idéal pour le cinéma, poil au placenta !

Autre raison pour laquelle j’aime ce film : la réalisation. D’abord, le déroulement du film est parfaitement huilé et ne souffre d’aucun temps mort. Les dialogues sont bons. La photo est parfaite, les costumes et les effets spéciaux, crédibles, sont également très réussis, notamment la Rome numérique, impressionnante. Ensuite, mais c’est le point fort de Ridley Scott, les scènes de bataille sont épiques. Dès le début du film, le combat qui oppose les soldats romains méticuleusement alignés et organisés contre les barbares germains chevelus et indisciplinés est magnifiquement « chorégraphié », mis en scène, avec cette forêt qui s’embrase, ces corps à corps brutaux et ces passages, en « accéléré » (peut-être un peu kitsch pour ma part), où Maximus se demande même ce qu’il fait là, au milieu de ce carnage sans nom… dans lequel, d’ailleurs, si l’on regarde bien, on peut voir deux ou trois acteurs rigoler. Pareillement, les combats de gladiateurs, qu’ils se déroulent dans les petites arènes d’Afrique du Nord ou au sein même du Colysée, sont superbement filmés, rythmés et, une fois de plus, assez réalistes (en faisant fi des quelques invraisemblances historiques). En nous plaçant au cœur des arènes, notamment lorsque Maximus découvre de l’intérieur le Colysée, Scott parvient à nous faire vivre, ressentir l’instant comme sans doute les gladiateurs à l’époque. Le mirmillon ou le rétiaire devaient alors être victimes d’un sentiment paradoxal, car 1) il y avait une foule immense et qui était là pour nous ; mais 2) cette foule immense était aussi là pour nous voir crever la gueule ouverte. Autant dire qu’à côté, les footballeurs, c’est que des péteux ! Sauf Ibrahimovic, qui, lui, aurait vu dans les tigres de vulgaires chatons et dans les autres gladiateurs de simples joueurs de curling.

Dans les ténèbres de la Germanie...
Dans les ténèbres de la Germanie… C’est quoi cette phrase de roman ?!

Dernière raison : le casting réussi de Gladiator permet au film de n’être pas qu’un vulgaire film d’action tendance bourrin. Ainsi, tous les personnages principaux possèdent un caractère intéressant.

Russel Crowe, en premier, « assure grave » comme le dit ma grand-mère, et son jeu à la fois posé et rageur donne de l’épaisseur à son personnage. Avec son regard de chien battu et sa stature de colosse, il apporte au général/esclave/revenant Maximus une (sur)humanité bienvenue, lui le fantôme que tout le monde pensait mort, et qu’on retrouve au centre du monument le plus symbolique de Rome. Un héros charismatique auquel on s’attache inévitablement, ayant qui plus est perdu sa famille et ne désirant finalement qu’une chose, la retrouver. Avec ce film, Russel Crowe deviendra un acteur d’envergure internationale. Il en sera toujours reconnaissant à Ridley Scott, qui l’emploiera dans plusieurs autres films par la suite.

Joaquin Phoenix incarne « le méchant du film », un Commode peu commode, partagé entre sa folie destructrice et la volonté d’être un bon empereur aux yeux du peuple, se délectant du spectacle sanguinaire des gladiateurs et jalousant secrètement Maximus. Le vrai Commode, dont l’image reste celle d’un empereur cruel et sanguinaire, tyrannique, débauché et complètement mégalomane (il s’identifiait à Hercule, rien de moins), notamment dans les dernières années de son règne, avait une véritable fascination pour les combats de gladiateurs… et pour Julien Lepers (ce qui est, entre nous, entièrement compréhensible, tant l’animateur rouquin aux fiches jaunes est mystérieux). Durant son règne, Commode organise ainsi de gigantesques jeux et va même jusqu’à descendre dans l’arène, s’attirant ainsi les faveurs de la plèbe… et l’ire des sénateurs, ces rabat-joies. Contrairement à ce que montre le film, il meurt étranglé par l’esclave Narcisse dans son bain… Ses dernières paroles sont : « Où est passé mon petit canard en plastique, celui qui fait coin-coin quand il y a de la mousse ?! »… Comme ses collègues empereurs fous, Caligula, Néron, Domitien ou l’illuminé Héliogabale, Commode n’est pas, dans un premier temps, divinisé après sa mort par le Sénat, mais reçoit au contraire l’infamante damnatio memoriae (condamnation de la mémoire). Bouh ! Le vilain ! A noter qu’au cinéma, Commode apparaît dans un autre péplum fameux, qui a directement inspiré le long-métrage de Ridley Scott, La Chute de l’Empire romain, d’Anthony Mann, sorti en 1964 (l’autre péplum ayant influencé Gladiator étant inévitablement Spartacus de Stanley Kubrick, sorti en 1960). Dernière chose et non des moindres : dans Gladiator, l’arrivée triomphale de Commode reprend presque plan par plan, selon les dires de Scott lui-même, les scènes de la parade militaire d’Adolf Hitler dans le film de propagande de Leni Riefenstahl, Le Triomphe de la Volonté (1934, disponible en DVD et Blu-ray à la Fnac ou sur Amazon). Bouh ! Le vilain vilain !

Commode, génial Joaquin Phoenix
Commode, génial Joaquin Phoenix

En ce qui concerne les autres acteurs : Richard Harris donne son visage et sa voix à un Marc-Aurèle (évidemment) sage et fatigué, respecté par ses soldats et visiblement aimé de son peuple. Le vrai Marc-Aurèle, cependant, a inlassablement persécuté les chrétiens (ce que Commode cessera) et n’a jamais voulu rendre le pouvoir au Sénat. Et le Sénat, au passage, n’était pas un représentant du peuple – comme l’Empereur, lui, pouvait le paraître – mais plutôt de l’aristocratie conservatrice. Oliver Reed, qui est mort pendant le tournage (par respect, ces séquences seront conservées et le scénario sera changé), incarne Proximo, homme bourru mais finalement honnête et droit, à la tête d’une école de gladiateurs en Afrique. Et l’actrice danoise Connie Nielsen est une Lucilla un peu terne par rapport à celle qu’interprétait Sophia Loren dans La Chute de l’Empire romain. Citons enfin Loïc Kernavalec, qu’on peut voir au fond à droite de la troisième rangée de légionnaires, au début du film : la façon hyperréaliste dont il lève son glaive est tout simplement bluffante !

Pour finir, signalons la bande originale, composée par Hans Zimmer et Lisa Gerrard, tout simplement magnifique et qui colle bien à l’ambiance du film. Le passage où Maximus, mourant, avance dans les Champs Elysées vers sa famille (il croise en chemin Joe Dassin, logique), accompagné par le morceau hypnotique Elysium, me donne à chaque fois des frissons et l’envie de retourner en Toscane, dans les environs de Pienza, une nom de Dieu de putain de belle région ! A noter que le film fut également tourné en Angleterre (la scène de bataille du début, dans les forêts de Germanie), au Maroc et à Malte (pour la Rome antique), où une réplique d’environ un tiers du Colisée fut construite, le reste étant créé numériquement.

Tu peux retirer ta main s'il-te-plaît...
Tu peux retirer ta main s’il-te-plaît…

Gladiator fut à sa sortie un immense succès, aussi bien critique (même Chronic’Art et Les Inrocks ont aimé, vous imaginez !) que public, et le film initia une nouvelle mode du péplum, pour le meilleur… et pour le pire (sur ce blog, la critique du Choc des titans, de Louis Leterrier, 2010). Le film signera également le retour de Scott, dieu vivant des eighties, depuis tombé un peu en désuétude avec une série de réalisations pas terribles (1492 : Christophe Colomb en 1992, Lame de fond en 1995 ou A armes égales en 1997).

Bref, Gladiator est un film à grand spectacle, mais pas que. C’est un blockbuster intelligent et puissant qui n’a pas pris une ride et est même devenu culte. Un film shakespearien, un drame épique et historique porté par une narration fluide et rythmée. La Rome antique ne pouvait qu’offrir ce genre d’histoire, et Ridley Scott a su saisir cette occasion de manière subtile et sublime. Du sang et de la poussière, du pourpre et de l’or, du sel et du poivre. Un pouce en l’air (et 5 Oscars) pour Gladiator ! Ceux qui vont te revisionner te saluent !

Haydenncia

Robin des Bois, de Ridley Scott (2010)

Oudelali, bonnes gens ! Voici un film sur Robin des Bois quelque peu innovant, puisqu’il propose de raconter comment ce petit archer anglais est devenu la légende qu’on connaît. Celui qui volait aux riches pour donner aux pauvres, et une fois les pauvres devenus riches, qui les volait à leur tour pour donner aux riches devenus pauvres, et ainsi de suite. En fait, ce mec-là avait trouvé une bonne excuse pour expliquer sa cleptomanie !

Nous sommes donc à l’aube du XIIIe siècle, le 6 avril 1199. Il est 8h43. Il fait 22,5°. Le vent est de secteur Est pour 10 à 20 km/h.

Après avoir assisté à la mort de son monarque et chef de guerre Richard Cœur de Lion (le cousin du moins connu Régis Rognon de Poule) lors du siège du château de Châlus, Robin Longstride, humble archer anglais, décide de retourner en Angleterre. Sur place, le frère de Richard, Jean sans Terre, vil, cupide, fan des Sex Pistols, est devenu le nouveau monarque – incompétent – d’Angleterre. Son obstination à prélever des taxes plonge un royaume déjà affaibli dans une misère et une corruption encore plus grande, et la menace d’une guerre civile. De plus, la France de Philippe Auguste s’apprête à profiter de cette situation alarmante pour envahir cette terre où pourtant il pleut tout le temps, où la nourriture est bouillie et où les desserts consistent en de la gelée qui remue quand on la touche à la manière d’un sumo sur une chaise électrique. Autant dire qu’il fallait vraiment être motivé !

Les circonstances poussent Robin et ses joyeux compagnons jusqu’à Nottingham et ses environs, en proie à la pénurie, à la pauvreté. Robin y rencontre Lady Marianne, veuve de Robert Locksley, demi-sœur d’Elton John. Robin et Marianne se font face à face. Cupidon intervient alors, bande son arc et tire la flèche de l’Amour. Robin l’observe, se moque de la technique du chérubin et explique que « C’est un arc que t’as entre les mains gamin, pas un ravioli ! ». Cupidon, vexé et n’ayant pas tout compris de la subtilité de cette phrase, disparaît dans un nuage, non sans avoir annoncé que le jeune couple se séparera avant dix ans à cause d’une affaire de cocufiage et d’adoption glauque.

L’infâme Godfrey

Au départ, le film de Ridley Scott devait montrer le Shérif de Nottingham sous un beau jour, et Robin des Bois devait apparaître comme un personnage pas si glorieux que ça. C’eut été encore plus audacieux, peut-être même un peu trop. Russel Crowe en tout cas, à qui l’on avait proposé le rôle du justicier anglais, était alors prêt à quitter le projet. Finalement, l’histoire fut réécrite dans un sens plus classique et Russel Crowe accepta le rôle. L’acteur australien peut d’ailleurs surprendre par sa carrure massive et son air taciturne, taiseux, dans ce rôle qu’on a le plus souvent attribué à des acteurs filiformes et plus souriants, d’Errol Flynn à Kevin Costner. Toutefois, je l’ai trouvé convaincant, voire émouvant, avec son petit regard de chien battu qu’il nous avait déjà adressé dans Gladiator. Les deux autres personnages les plus intéressants du film sont pour moi Lady Marianne (Cate Blanchett), flamboyante, courageuse, loin de la potiche qu’on attendait, et l’affreux et opportuniste Godfrey (Mark Strong), parfait avec son petit accent français dans la version originale : « Vous êtes anglais ! » lui lance-t-on devant sa traitrise, et lui de répondre : « Quand il le faut… ». Ça nous manque des hommes comme ça de nos jours, qui voguent d’un pays à l’autre en fonction de la politique et des circonstances ! Quoi Arnault ? Qui Arnault ? M’enfin !!!

On retrouve dans ce Robin des Bois la plupart des compagnons de Robin, comme Petit Jean, Frère Tuck, Allan le ménestrel, Will l’Ecarlate et Assurancetourix. L’Angleterre décrite ici est boueuse, violente, à la limite de l’anarchie. En même temps, qu’est-ce que ça fait du bien de voir une Angleterre sans The Sun, le prince Charles et autres One Direction !

Quelques éléments viennent toutefois altérer le film. Certains spectateurs seront en premier lieu déçus par cette manière de réécrire le mythe de Robin des Bois, longtemps décrit comme un noble du nom de Locksley, invention de l’écrivain écossais Walter Scott dans son Ivanhoé de 1819. Pour ma part, cela ne m’a pas gêné et je trouve la trame crédible, d’autant que depuis sa création au début du XIIIe siècle, le personnage de Robin a été tour à tour chef d’une équipe de lutteurs de foire, hors-la-loi roturier, yeoman (« homme libre »), fermier indépendant, et, à partir du XVIIe siècle, noble révolté. Marianne elle-même est apparue à cette époque, et le frère Tuck est une création du XIXe siècle.

Autre différence avec ce que l’on connaît habituellement de l’histoire de Robin des Bois : dans le film de Ridley Scott, Richard Cœur de Lion n’est pas retenu prisonnier, mais meurt au début de l’histoire. Là encore, cette variante ne m’a pas gêné. Le film serait même plus crédible et, par certains aspects, plus réaliste que ses prédécesseurs – la version la plus réaliste restant celle de Disney, car tout le monde sait que Robin des Bois était un renard !

Par contre, la dimension « nationaliste » de l’œuvre m’a un peu plus agacé, surtout quand on sait que Richard Cœur de Lion, présenté comme le Sauveur de l’Angleterre et le Premier des Anglais, avait autant d’affinités avec l’Angleterre qu’un chauve avec un peigne. Quant aux Français, ce ne sont dans cette version que des soudards avinés et arrivistes, et Philippe Auguste est un roi bien faiblard, par rapport au vrai grand roi qu’il était (houlà ! De Villiers, sors de ce corps !). Le film n’est d’ailleurs pas à un anachronisme prêt, le plus agaçant pour ma part étant celui des barges de débarquements françaises sur les plages anglaises, genre « Il faut sauver le soldat Robin ». Tant qu’à aller jusqu’au bout, autant mettre des blockhaus en bois et en chaume ! Néanmoins, passé ce détail, Ridley Scott prouve une fois de plus qu’il est un grand filmeur et un grand orchestrateur de scènes de bataille.

Au final, Robin des Bois est un film bien réalisé, haletant et distrayant. Les puristes en Histoire seront parfois agacés, mais si l’on devait tout respecter à la lettre, cela donnerait ou des films de huit heures, ou des films ennuyeux à mourir. Un peu de fantaisie ne fait donc pas de mal, que diable ! Pour conclure, cette citation d’Horace, en lien avec le film : « L’arc n’atteint pas toujours la cible qu’il menace » ; ce proverbe mongol : « On ne se lasse pas de l’arc parce qu’on est revenu bredouille de la chasse » ; et cette question d’Alain Delon : « Vous n’avez pas vu Mireille Darc ? ».

 Haydenncia