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Alliés, de Robert Zemeckis (2016)

         Robert Zemeckis disait lors de la sortie du Drôle de Noël de Scrooges (2009) que l’on raconte toujours les mêmes histoires, mais de manière différente, avec un langage cinématographique réinventé. Le cinéaste exprimait, presque sous la forme d’un mea culpa face à une critique dubitative par rapport à son passage au cinéma virtuel, les enjeux du nouveau paradigme suite au tournant que constitue la performance capture. Révolution formaliste autant que narrative pour certains, ornementation superficielle pour (beaucoup) d’autres, le cinéma virtuel est devenu depuis près de quinze ans un objet de discorde comme l’ont été le cinéma sonore et l’arrivée du cinéma en couleurs. D’où la joie non simulée d’une grande partie de la critique lorsque Zemeckis a annoncé son retour au cinéma en prise de vues réelle avec Flight (2012). Alliés, son dernier film, illustre avec intelligence la profession de foi du réalisateur, en ce qu’il convoque des monuments filmiques comme le Casablanca de Michael Curtiz ou Les Enchaînés d’Alfred Hitchcock en leur insufflant une nouvelle orientation formaliste rendue possible par la technologie actuelle sans jamais dénaturer leur classicisme.

        L’histoire débute à Casablanca, en 1942. Au service du contre-espionnage allié, l’agent Max Vatan (Brad Pitt) rencontre la résistante française Marianne Beauséjour (Marion Cotillard) lors d’une mission à haut risque. C’est le début d’une relation passionnée. Ils se marient et entament une nouvelle vie à Londres. Quelques mois plus tard, Max est informé par les services secrets britanniques que Marianne pourrait être une espionne allemande. Il a 72 heures pour découvrir la vérité sur celle qu’il aime.

        À partir de ce scénario de Steven Knight (Les Promesses de l’Ombre, la série Peaky Blinders), qui invoque d’emblée les ombres du film culte de Curtiz, Robert Zemeckis s’emploie non seulement à un exercice tout hitchcockien de la suspension et de l’allongement de la tension dramatique, mais aussi à un travail de condensation et de collage des genres et des archétypes. Sa faculté presque innée à transcender la technicité – voir ce plan d’ouverture où Vatan atterrit dans le désert marocain en parachute, dont le mouvement de caméra flottant rappelle aussi bien Avatar que Les Aventures de Tintin : Le Secret de La Licorne, des films qu’il a souterrainement initié d’un point de vue technique – se rattache toujours à un souci de clarté narrative. Limpidité de la relation amoureuse tout d’abord, avec cette première partie qui ne cherche pas à multiplier les circonvolutions sentimentales mais à tracer une ligne directe vers le basculement brutal qui s’opère de façon millimétrée à la moitié du long-métrage. Ainsi, le couple nouvellement formé s’évapore de Casablanca comme par enchantement pour gagner Londres, dans la plus pure tradition du récit feuilletonnesque avec ses transitions abruptes dont la facilité d’emploi n’entache en rien le plaisir du spectateur. Au contraire, la reconstitution factice de la ville marocaine et l’enchaînement rapide de cette première heure tiennent lieu de réserve d’oxygène auquel il faut s’adonner avant de plonger dans le grand exercice de style hitchcockien que constitue le second acte.

        Alliés reprend à son compte la structure de son modèle Casablanca, dont Umberto Eco disait qu’il « n’est pas un film, il est beaucoup de films, une anthologie ». Aux passions immodérées du mélodrame et à la réactivation du glamour du film noir hollywoodien des années 40 se substitue un véritable drame kafkaïen. La ville de Casablanca condense en elle l’insouciance du jeune couple qui, malgré la présence du régime de Vichy et des nazis, vit une douce romance avec coucher de soleil sur le désert en prime. Elle équivaut finalement à Paris dans le film de Curtiz, havre de paix éphémère car menacée par l’invasion des nazis : « Le monde s’écroule et nous, nous tombons amoureux », lançait alors Humphrey Bogart à Ingrid Bergman. Nul besoin pour Zemeckis de réemployer ces mots, puisque son film s’exprime purement et simplement par l’image. Il va même, non sans impertinence, à prendre littéralement acte des paroles de Marianne lorsqu’elle souhaite profiter d’une journée en oubliant la guerre, en montrant le couple et leur enfant savourer un pique-nique avec un avion allemand éventré en arrière-plan. À l’instar de Casablanca, la guerre est ici un cadre secondaire mais qui se rappelle aux protagonistes lors de séquences mémorables qui servent à questionner la stabilité du couple. La mission commune des espions se transforme en gunfight généreux au découpage scénique efficace, tandis que le bombardier ennemi qui menace de s’écraser sur la maison londonienne du couple rappelle, par l’adoption d’un point de vue humain au détriment du spectaculaire, que le traumatisme du 11 Septembre hante aussi des films d’époque et non seulement ceux qui se déroulent après le drame (le très beau Sully de Clint Eastwood, sorti une semaine plus tard).

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       Dans les sous-sols froids et impersonnels de l’agence des renseignements britanniques, l’espoir de la montée en grade de Vatan disparaît en même temps que son confortable train de vie avec Marianne Beauséjour, potentiellement une espionne au service du Troisième Reich. La promiscuité de la salle d’interrogatoire ressert soudainement l’étau autour de Vatan. La sortie de l’agent dans le couloir, via un travelling arrière d’un minimalisme extrême, fait office de point de bascule entre les deux parties distinctes du film, notamment par la suspension temporelle lorsque Zemeckis a recours à un subtil ralenti qui enferme psychologiquement le personnage et annonce la tension dramatique et le dilemme moral à venir. Dès lors ce sont les certitudes du spectateur qui s’en trouvent remises en question, et sa place comme observateur lointain d’une romance (rappelons-nous encore le plan d’ouverture du parachutage qui invite littéralement le spectateur à entrer dans la fiction) recentrée autour d’un axe plus proche et plus tendu. Le Scope qui sublimait les paysages marocains dans la première partie emprisonne maintenant le couple dans leur maison. Le cheminement du héros pour découvrir la vérité installe un sentiment angoissant et réactive un jeu d’enchevêtrement des genres : le mélodrame sirkien se rappelle à nous avec la confrontation d’un individu face à un choix crucial (garder un secret et trahir son pays ou le révéler mais sacrifier sa vie privée) ou le film d’espionnage lors d’une brève incursion derrière les lignes ennemies en France, avec toujours comme point d’ancrage le thriller hitchcockien. À cet égard, une séquence en apparence aussi anodine que l’attente de Marianne dans la voiture, pendant que son mari exécute un espion allemand, passe pour un petit miracle d’étirement dramatique qui, comme dans les meilleurs exemples (de Hitchcock à Melville), se passe bien évidemment de la parole. La force d’attraction du film tient pour beaucoup dans cette apparente modestie et dans sa « résonance de l’intertextualité » (Umberto Eco), dans sa manière intelligente de citer de nombreux films bien connus de tous avec les outils techniques d’aujourd’hui. Un vrai film de filiation en soi, élégant objet néoclassique qui a pleinement conscience du temps et des films écoulés depuis l’âge d’or hollywoodien. D’où une intense scène d’amour en pleine tempête de sable qui remplace les sous-entendus sexuels de Casablanca codifiés par la censure puritaine de l’époque, ou bien cette amusante réécriture de la scène du café dans laquelle un voleur dérobait le porte-monnaie d’un homme, remplacée ici par un espion tué en douce par Vatan, manière de montrer que la leçon a été retenue. L’impact émotionnel aurait cependant gagné s’il n’était pas dilué par l’épilogue, sorte de happy-end boursouflé, alors que le twist final suite au sacrifice de Marianne – relecture du soutien inespéré de Claude Rains à Bogart dans Casablanca, encore une fois – se suffisait largement à lui-même.

        Robert Zemeckis réactive un certain âge d’or du cinéma américain avec Alliés, et avec lui toute une mythologie du star system (peut-être trop visible lorsque Brad Pitt tente de coller trop près du monolithisme de Bogart) et de la fluidité narrative. Par-delà l’élégance d’une mise en scène qui s’efface derrière des personnages et des situations feuilletonesques mais crédibles se dégage finalement un film humaniste, qui fait du libre-arbitre une illusion nécessaire pour aider l’individu à se construire.

Dr. Gonzo

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Monuments Men, de George Clooney (2014)

Monuments Men

        Adapter le roman de Robert M. Edsel sur l’histoire des Monuments Men, ce groupe d’hommes ayant mission de localiser et sauvegarder les œuvres d’art dans l’Europe en pleine Seconde Guerre mondiale, est une excellente idée. Historiquement parlant en tout cas, tant le processus mémoriel que cela implique ne peut être que positif, à l’heure où une partie de la jeune génération – collégiens et lycéens en tête – est plus occupée à poster des selfies sur Twitter qu’à ouvrir des livres d’histoire (« C’est la vie, mon vieux », me dit Haydenncia, toujours fin observateur du changement social). Plus que jamais, le cinéma peut devenir dans ce cas précis une source de connaissance, certes fictionnalisée. Quand ledit film est réalisé et interprété par George Clooney en personne, personne ne peut de surcroît y échapper, pas même l’ermite bénédictin étudiant scrupuleusement quelque manuscrit obscur dans son abbaye.

        Inutile d’en dire beaucoup sur le casting, tout simplement gargantuesque et largement mis en évidence par l’affiche du film. Jugez plutôt : outre George Clooney, ce ne sont pas moins que Matt Damon, notre Jean Dujardin national, John Goodman, Bill Murray, Cate Blanchett ou encore Bob Balaban. Un vrai film de potes en soi, la bande de pieds nickelés avançant dans la camaraderie au pied des lignes ennemis, dans le but salvateur de sauver la mémoire des victimes du totalitarisme, les œuvres d’art qui sont le passé, le présent et l’avenir de toute communauté humaine. L’objectif des Monuments Men comme l’importance de l’art sont bien explicités par Franck Stokes (Clooney) lors des réunions avec les organisations d’Etat, de même que les conditions des soldats durant le conflit comme l’horreur de la guerre qui ne sont jamais loin et apparaissent judicieusement en filigrane. Le problème vient surtout de la mise en scène. Passée une première partie où la troupe, divisée en petits groupes, est ammenée à se retrouver au complet, le film prend enfin son envol. Certes, les nombreuses scènes verbales ne sont pas mauvaises (le dîner chez le fermier nazi), les dialogues sont souvent savoureux, avec un net penchant pour l’humour pas toujours approprié (George, il serait peut-être tant d’oublier les très mauvais Ocean’s ?), mais voilà il manque un vrai souffle à l’ensemble, une prise de risque artistique. Pour citer Jean-Baptiste Thoret (Charlie Hebdo), le tout est « filmé avec une énergie qui ferait passer Yannick Noah ou Doc Gyneco pour des réacteurs nucléaires ».  Voilà qui est dit ! Visuellement, le film bénéficie de décors et d’une reconstitution très soignés (avec un budget de 70 millions, rien d’étonnant), mais la réalisation est académique, trop sobre, pour permettre un vrai sentiment d’immersion. Cela n’empêche en rien d’avoir de belles scènes poignantes, notamment lorsque deux des Monuments Men meurent, sans tomber dans la surenchère de pathos.

        Au final, c’est bien plus la portée humaniste du film que l’on retient, et c’est sans doute là la priorité de George Clooney, la personnalité populaire engagé qui, bénéficiant de son statut, ne pouvait rater sa cible, encore moins avec la publicité circonstancielle faite à son long-métrage  il y a quelques mois. Une foi en l’humanité qui transpire d’ailleurs dans la dernière image, où Stokes âgé est interprété par Nick Clooney, son père, qui lui a transmis le virus  philanthropique. Un film nécessaire qui a le mérite d’actualiser un sujet passionnant (la spoliation des biens des victimes de la Seconde Guerre mondiale), mais qui reste anecdotique et manque de profondeur par rapport à son sujet.

Dr. Gonzo

Requiem pour un massacre, d’Elem Klimov (1984)

Requiem pour un massacre

1943. La Biélorussie subit, de la part des nazis, une terrible répression. Engagé dans la résistance, Fliora, un adolescent, est témoin de ces atrocités qui vont le changer à jamais.

Rarement film aura, avec une telle intensité, dépeint l’abomination de la guerre. Filmé à hauteur d’enfant, Requiem pour un massacre est un film éprouvant, mais terriblement nécessaire, qui relate la guerre d’annihilation idéologique et raciale menée par les nazis dans les territoires à l’est du Reich, suite à l’invasion de l’Union soviétique. Obéissant à la double utopie meurtrière du Drang nach Osten (« Marche vers l’Est ») et du Lebensraum (espace vital qui devait être édifié sur les cendres du monde slave), deux concepts völkisch repris par Hitler dans Mein Kampf et popularisés par le nazisme, les forces armées allemandes, complètement fanatisées, pénétrèrent en URSS pour « nettoyer » ce futur espace de peuplement « aryen ».

De fait, et c’est important d’insister là-dessus, les guerres menées par les nazis à l’ouest et au nord de l’Europe (France, Norvège…, mais pas la Suisse, car Jérôme Cahuzac veillait) et celles à l’Est ne furent évidemment pas les mêmes. Les premières ne furent pas motivées par une croisade d’anéantissement et, au début du moins, l’Occupant « ménagea » (avec des dizaines de guillemets) ces populations, qui, quoique présentées comme inférieures aux Allemands, n’appartenaient pas pour les nazis à la catégorie des « sous-hommes ».

L’Union soviétique, par contre, était pour le Troisième Reich peuplée d’ « Untermenschen » slaves indignes de vivre et de Juifs qui n’appartenaient même pas à l’espèce humaine. En passant, je m’étonne et m’étonnerais toujours du nombre affolant de groupuscules néonazis en Russie, un pays et un peuple pourtant détesté de Hitler et qui a tellement souffert du nazisme… Paradoxal, non ? Mais, c’est un autre sujet ! Pourtant, quand même… C’est un autre sujet ! Passons et revenons au contexte dans lequel se déroule Requiem.

Requiem pour un massacre

Lors de l’invasion de l’Union soviétique, donc, les objectifs de guerre allemands étaient différents : il s’agissait ici non pas d’une guerre ordinaire, mais d’une campagne d’assassinats, de pillages et de destructions [1]. La guerre à l’Est fut clairement une guerre d’extermination et d’asservissement systématique des Juifs et des Slaves de la part des SS, mais aussi, chose moins connue, de l’armée régulière, à savoir la Wehrmacht. Car l’armée ne se contenta pas de fermer les yeux sur les actions criminelles du régime, elle ordonna aux troupes de les réaliser. La guerre de conquête et de destruction de l’Union soviétique offrit ainsi aux soldats allemands d’innombrables occasions de tuer, de détruire, de piller, de violer et de torturer, avec ou sans l’assentiment de leurs chefs. Ils furent rarement punis pour ces actions et assez souvent félicités par leurs supérieurs. A noter que les massacres massifs de civils désarmés furent ininterrompus durant toute la durée de l’occupation de la Russie soviétique par le Reich nazi.

Bref, c’est cet aspect de la Seconde Guerre mondiale peu connu du grand public qu’aborde Requiem pour un massacre et autant le dire tout de suite, certains passages sont très durs et d’une violence extrême, même si le plus souvent suggérée. Violence encore plus dure à supporter quand on sait que tout cela s’est produit ! Enfin, c’est ce qu’on dit… (c’était mon passage Faurisson – humour). Là-bas, en Europe orientale, ce sont des milliers d’Oradour-sur-Glane qui furent commis au fur et à mesure de la progression, puis de la retraite des troupes du Troisième Reich, véritables « colonnes infernales » modernes. Dans les campagnes, des milliers de villages martyrs furent pillés et incendiés, les habitants fusillés, pendus ou brûlés vifs, femmes et enfants inclus [2]. Sous couvert de lutter contre les partisans, la Wehrmacht y organisa de gigantesques exterminations. Pour la Biélorussie, dont il est question dans ce film, Himmler avait décrété un plan selon lequel 3/4 de la population biélorusse était vouée à l’« éradication » et 1/4 de population racialement pure (yeux bleus, cheveux clairs) serait autorisée à servir les Allemands comme travailleurs esclaves… En voilà d’un projet intéressant… Je note, pour mon prochain programme politique.


Requiem

Requiem pour un massacre est un film à chemin entre le documentaire (filmé en steadycam) et le drame historique. Un film qui commence plutôt bien, et lentement. La vie au sein du village dans lequel habite Fliora, le personnage principal, est d’abord tranquille et bon enfant, presque poétique. Des jeunes s’amusent, insouciants. Ils sont loin d’imaginer ce qui les attend. L’arrivée du danger est signifiée par le survol d’un avion allemand. A partir de là, rien ne sera jamais plus comme avant pour Fliora et ceux qui l’entourent. L’horreur commence. Dans un territoire forestier mis à feu et à sang, la résistance s’organise autour des partisans qui vont tenter de lutter contre des Waffen-SS beaucoup mieux préparés. La répression sera dure et cruelle. En Biélorussie, plus de 600 villages, comme Khatyn, furent incendiés avec la totalité de leurs habitants !

Requiem pour un massacre

Au niveau du casting, les acteurs sont ahurissants de naturel, même si l’emploi fréquent de gros plans sur leurs visages peut déconcerter. Le « héros » du film est un adolescent candide qui, sans trop savoir ce dont il s’agit mais par amour pour son pays, va rejoindre la résistance ; un gosse des campagnes dont la vie va basculer et qui va découvrir l’Enfer puissance 10 (le titre original, Va et regarde, cite l’Apocalypse selon saint Jean). Pris à partie dans les meurtres de masse, tous ses repères vont alors s’écrouler et il ressortira de cette épreuve complètement démoli physiquement et psychiquement, le visage vieilli (transformation hallucinante si l’on compare le début et la fin du film), contemplant les ruines de son monde avec un regard de zombi ; il ressortira presque déshumanisé par cette épreuve. Le jeune comédien qui incarne ce personnage était d’ailleurs suivi par un psychologue durant le tournage pour encaisser ce rôle… Et vu certaines scènes (de vraies balles furent utilisées dans quelques séquences), on comprend pourquoi !

Certes, Requiem pour un massacre, respectant une tradition cinématographique russe, peut souffrir à nos yeux de quelques lenteurs, surtout au début. Mais ce qui est sûr, c’est qu’on sort du film sonné et horrifié. On en sort complètement épouvanté par ce que les hommes sont capables de faire ! Pour les SS, la vie de ces civils ne vaut pas plus que celle d’un insecte qu’on écrase du pied sans ressentiment. Elevés dans le culte de la force violente, de la supériorité de leur race et du besoin de conquête, l’Autre n’est pour eux qu’un animal. Or, à bien y regarder, ce sont eux, les bêtes. Des êtres sadiques, sans état d’âme, qui « obéissent » et qui exterminent aussi facilement qu’on claque des doigts… Enfin, pas aussi facilement que ça, pour la plupart d’entre eux… Généralement, les massacres se déroulaient dans la beuverie (d’ailleurs encouragée par les supérieurs), comme si seul l’alcool qui désinhibe pouvait balayer le reste d’humanité qu’il existait encore chez ces hommes, et rendre la tuerie supportable. Un jour, Himmler assista à l’une de ces tueries. Mal à l’aise, pâle, il courra se cacher dans un coin pour vomir. Afin de rendre les exécutions moins traumatisantes pour ses hommes, il demanda à ce qu’une nouvelle méthode, « plus humaine » (pour les SS), soit employée. Les camions à gaz, puis les chambres à gaz furent cette méthode…

Requiem pour un massacre

Requiem pour un massacre

Voilà donc un film dont on ressort bousculé, hébété, révolté. Tout en ayant en tête que ce qu’on est train de regarder a réellement existé (la Biélorussie a perdu un quart de sa population d’avant-guerre), on dérive d’un charnier à l’autre et on se laisse porter, hypnotisé et tétanisé par un tel déferlement de violence et de haine. Requiem pour un massacre est une œuvre puissante, salutaire, qui bouscule par son hyperréalisme, sans jamais tomber dans le pathos et la prise en otage des émotions… contrairement à La Rafle ; mais j’ai suffisamment tapé sur ce film, je ne vais pas en remettre une couche ^^ ! L’œuvre d’Elem Limov est une mise en perspective nécessaire, un regard sur l’abject, un regard sur le chaos et le Mal, en plein XXe siècle. C’est un film qui reste dans la mémoire longtemps après l’avoir regardé. A voir et à conseiller.

Haydenncia


[1] Au cas où les nazis auraient gagné la guerre (oui, c’est une mauvaise spéculation, je vous l’accorde), dans les territoires conquis, Himmler annonçait la liquidation par la famine de 30 millions de personnes, et la réduction en esclavage des autres. Mais heureusement, les Ricains étaient là et on n’est pas tous en Germanie !

[2] Et évidemment, même si ce n’est pas l’objet de Requiem pour un massacre, les Juifs se trouvant en territoire soviétique furent systématiquement éliminés à la suite de l’opération Barbarossa. Un exemple fameux, mais frappant, est celui de Babi Yar. A partir de 1941, des « groupes d’action spéciale » (Einsatzgruppen) dépendant de la SS assassinèrent des milliers de civils, et notamment des Juifs. Ainsi, à Babi Yar du 29 au 30 septembre 1941, près de 34 000 Juifs, de tous âges et de tous sexes, sont mitraillés par groupes dans un grand ravin, avec l’aide de polices et de miliciens ukrainiens, et cela en moins d’une journée…

Une femme juive et son enfant fusillés par les Einsatzgruppen pendant que d'autres victimes doivent creuser leur propre fosse. Ivangorod, Ukraine, 1942.
Une femme et son enfant fusillés par les Einsatzgruppen pendant que d’autres victimes doivent creuser leur propre fosse. Ivangorod, Ukraine, 1942. Les SS organisaient des concours de photos pour saisir le moment fatal et cette photo remporta le premier prix (source : De Nuremberg à Nuremberg).

La Rafle, de Roselyne Bosch (2010)

En septembre 2010, à l’occasion de la sortie de La Rafle en DVD, Rose Bosch rappelait à ceux qui considéraient son film comme trop tire-larme, que ne pas pleurer devant La Rafle, c’était être antisémite… « En tout cas, s’il y a une guerre, je n’aimerais pas être dans la même tranchée que ceux qui trouvent qu’il y a ‘trop’ d’émotion dans La Rafle » précisait-elle. J’ai donc l’honneur de vous annoncer que je suis antisémite et que lors de la prochaine guerre mondiale contre les Suisses, j’irais avec ma petite pelle creuser une autre tranchée loin de celle de Rose Bosch, pour ne pas la heurter et me retrouver avec du plomb dans les fesses… D’ailleurs, en passant, que viennent foutre les tranchées ici ? What the fuck ?… Enfin, bref…

Je considère pourtant ce genre de film historique comme nécessaire et je pense que mieux réalisé, un tel projet aurait pu donner quelque chose dans la veine du magnifique Le Pianiste ; mais hélas, je me suis ennuyé devant cette rafle et je n’ai, pour ainsi dire, pas versé une seule larmichette. J’ai toussé, à un moment. Mais, de toute façon, j’aurais même dû applaudir la flicaille française et le RSHA, puisque je suis antisémite. On en apprend tous les jours sur soi-même, hein !

La Rafle

Si la rafle du Vél’ d’Hiv est un épisode connu pour ceux qui s’intéressent à la France occupée, il l’est sans doute moins pour beaucoup d’autres. En cela, un tel film est salutaire, car le sujet a très peu été évoqué par le cinéma (le final de Monsieur Klein, de Joseph Losey, tourné en 1976 avec Alain Delon). L’histoire de La Rafle tourne autour du petit Joseph Weismann, alias Jo (Hugo Leverdez), qui vit avec sa famille et d’autres juifs sur la Butte Montmartre, à Paris. Tous doivent porter l’étoile jaune quand ils sortent dans la rue et tous vivent dans la crainte d’une possible arrestation.

Dans la nuit du 15 au 16 juillet, 9.000 policiers et gendarmes français, suppléés par environ 300 à 400 jeunes fascistes du PPF de Jacques Doriot, viennent arrêter plus de 13.000 juifs (moins de 100, dont aucun enfant, ne survivront à la déportation). Si aucun Allemand ne participa à cette rafle, celle-ci fut supervisée par la SS, au sein d’une planification de grande envergure organisée dans l’Europe occupée et visant à arrêter des centaines de milliers de juifs, l’opération « Vent Printanier ».

Le jeune Jo, dix ans, se retrouve donc avec sa famille et ses amis enfermés dans le vélodrome du 15e arrondissement. Assoiffés, ils sont totalement laissés pour compte dans des conditions sanitaires déplorables. Ils sont néanmoins aidés par l’infirmière Annette Monod (Mélanie Laurent), le docteur Sheinbaum (Jean Reno), lui-même prisonnier, ou les pompiers de Paris qui vont, contre l’avis des autorités, ouvrir les vannes pour donner à boire aux prisonniers.

Quelques jours plus tard, tous les juifs retenus prisonniers sont envoyés dans le camp de transit de Beaune-la-Rolande. Finalement, alors que ses parents sont envoyés vers l’Est d’où ils ne reviendront pas, le petit Jo et son ami Noé parviennent à s’échapper… Ils ne retrouverons jamais leur famille.

La Rafle

Vouloir raconter ce moment tragique de l’histoire de France est tout à fait louable et même fort souhaitable. Cependant, il faut avouer que ce genre de scénario est assez casse-gueule. Le gros piège, avec ce type de film, en plus de prendre garde ne pas verser dans le réquisitoire facile et le « tous pourris », c’est également de ne pas tomber dans le tire-larme/gros sabots avec envolées musicales et effets chromos appuyés. Pour ma part, je considère que l’émotion au cinéma, comme je l’ai déjà souligné dans d’autres critiques, doit venir naturellement, et non être provoquée (réclamée) à grands renforts de gyrophares larmoyants. Or, ici, elle est archiprovoquée. Tout est fait pour vous faire pleurer : on vous tient la main et on vous dit ce que vous devez ressentir à cet instant précis du film ! « Maintenant, tu dois rire… Là, tu dois pleurer… »

En lui-même, le film n’est d’ailleurs pas mauvais mauvais, il est seulement très maladroit, désincarné, un brin manichéiste et, je le répète, tire-larmes. Les acteurs, eux-mêmes, paraissent surjouer et Gad Elmaleh prouve une fois de plus, comme plus récemment avec Le Capital de Costa-Gavras (2012), qu’il est bien meilleur en tant qu’humoriste que dans des rôles dramatiques et « sérieux ». Et puis, ce choix « voyeuriste » qui, en plus de ne rien apporter à l’histoire, sonne terriblement faux, de vouloir à tout prix montrer Hitler et Himmler au Berghof… Je pense que justement, la force d’un tel film aurait été simplement de suggérer le nazisme en tant que grand ordonnateur de la Shoa, principal instrument de l’extermination des juifs, mais que l’appareil nazi soit, pour ainsi dire, « invisible » et donc encore plus sinistre et menaçant. Pas besoin de montrer Hitler ou l’autre binoclard en gros plan pour comprendre le tragique de la rafle du Vél’d’Hiv ! Un excellent film comme La Liste de Schindler par exemple, échappe à ce genre de parti pris trop démonstratif.

La Rafle

Alors bon, ce film de Bosch sur la rafle se regarde quand même et reste utile, en tant qu’œuvre pédagogique par exemple, pour des élèves de 5e qui n’en demandent pas trop. Ce film est d’ailleurs largement diffusé dans les classes. De fait, lors de sa sortie, une projection (inter)nationale a même été organisée, notamment pour différents hommes et femmes politiques (Sarkozy, Strauss-Kahn, Copé, Kouchner, Royale) ; France 2 organisa un grand prime-time consacré à l’évènement avec Marie Drucker et Max Gallo en direct-live… Autant dire que le film a cartonné dans les salles et a au moins eu le mérite de nous rappeler ces terribles faits, soixante-dix ans après.

En plus de faire oeuvre de mémoire, l’autre aspect positif que j’ai quand même trouvé dans La Rafle, c’est le Vél’ d’Hiv’, justement, reconstitué en partie en 3D et qui donne une vision concrète de ce que fut l’entassement des juifs dans cet endroit. Cette séquence assez bien reconstituée nous permet de voir à quoi ce lieu ressemblait (il n’existe qu’une seule photo de la rafle !), avec tous ces gens rassemblés dans une misère effroyable… Mais, cela ne suffit pas à sauver le film. Si vous voulez voir de bons films sur la Shoa et pas des sucreries, je vous conseille plutôt, par exemple, l’excellent et terriblement glaçant Conspiration, avec Kenneth Branagh dans le rôle de Heydrich et Stanley Tucci dans celui d’Eichmann (2001) ; Au revoir les enfants, dont vous pouvez lire la critique sur ce blog même (1987) ; et évidemment Nuit et Brouillard, formidable documentaire d’Alain Resnais (1956).

Haydenncia

Le Pianiste, de Roman Polanski (2002)

Il y a certains films ou sujets sur lesquels faire de l’humour serait tout de suite mal considéré et interprété. Le Pianiste est un de ceux-là. Je vais donc rester prudent en critiquant ce chef-d’œuvre. Désolé, mais je ne veux pas que la LICRA, le MRAP, le CRIF, le CRAN, le CRAC et le CROUS me tombent dessus un jour ou l’autre. Pas d’humour pour cette fois, mes p’tits loulous.

Voilà un film très personnel dans l’œuvre de Roman Polanski. Lui qui, enfant, a grandi à Cracovie, a subit de nombreuses épreuves pendant la guerre et a perdu sa mère dans les camps de déportation en 1941, décide en tournant Le Pianiste de renouer avec ses racines polonaises.

L’histoire se déroule à Varsovie pendant la Seconde Guerre mondiale. Wladyslaw Szpilman, superbement interprété par Adrien Brody, est un pianiste juif talentueux et reconnu, jusqu’au jour où les nazis s’emparent de la ville et supprime au fur et à mesure tous les droits des 500 000 juifs, avant de les entasser dans un ghetto (il restera une vingtaine de juifs à Varsovie en janvier 1945). Szpilman parvient à s’échapper du ghetto, sans sa famille qui sera déportée. Il se cache dans des immeubles détruits, se terre, seul et épuisé, dans un grenier. Il est miraculeusement sauvé par un officier allemand, Wilm Hosenfeld, amoureux de Chopin.

En 1939, le vrai Szpilman, 32 ans, jouait à la radio polonaise Nocturne en ut dièse mineure op. 27 de Chopin, qui fut interrompu par les bombes. Il termina le même Nocturne en 1945, quand Radio-Varsovie reprit ses émissions. Il fut effectivement sauvé par un officier allemand, qu’il tenta vainement de retrouver après la guerre. Ce dernier mourût sept ans après la fin de la guerre dans un camp près de Stalingrad. Il s’agissait d’un enseignant catholique convaincu, ancien combattant de 14-18, sauveteur de plusieurs juifs (ce que le film ne développe pas).

Dans le film, cette rencontre finale entre deux individus qu’apparemment tout oppose, est la scène la plus émouvante. Ou comment ce clochard, avec sa barbe et ses haillons, qui semble avoir tout perdu de son humanité, se retrouve devant un piano, et, timidement mais sûrement, se met à jouer Chopin devant l’officier nazi (symbole de la barbarie absolue) mélomane : les deux redeviennent alors l’espace d’un court instant des hommes à part entière, coupés de la politique, coupés de l’idéologie, sans haine. Un moment magnifique, à la limite de l’absurde. Le Pianiste est de fait un film bouleversant, et qui ne cherche pas à tout prix à faire pleurer (tout le contraire de La Rafle, Rose Bosch, 2009). Cette émotion émane en grande partie du jeu impressionnant, plein de sensibilité, de réserve, d’Adrien Brody. 

Voilà donc un film qui selon moi, mérite amplement sa palme d’or cannoise en 2002 et ses sept césars l’année suivante, ainsi que des louanges partout dans la presse. Cependant, on entendit çà et là quelques voix discordantes : « Trop esthétique… aseptisé… académique… pénible… consensuel… ». Dans Le Monde, Thomas Sotinel écrivit : « Qui saura jamais pourquoi, de l’histoire qui lui est sans doute la plus proche, Polanski a tiré l’un de ses films les moins personnels ? »

Dans le livre dont le film est tiré, le jeune Spilzman s’enfuit en courant ; dans le film, il s’enfuit en marchant. Ronald Harwood, scénariste du film, expliqua pourquoi : quand on emmena son père, celui-ci souffla au jeune Roman : « Va-t-en… Ne cours pas. » Son film le moins personnel ?

 Haydenncia