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Le Masque du Démon, de Mario Bava (1960)

Le Masque du Démon, de Mario Bava (1960)

          Pour tous ceux qui aiment se balader les soirs de pleine lune dans les cimetières embrumés, dans les sombres recoins des châteaux médiévaux ou bien pour ceux qui aiment pratiquer quelque rituel satanique en compagnie d’étranges convives, et bien pour ceux là, je conseille vivement Le Masque du Démon. Et pour les autres, que la magie noire et la lugubre sorcière ressuscitée vous emportent !

         Je ne sais pas si avec une telle introduction vous aurez envie d’aller plus loin, mais n’ayez crainte, tout ceci n’est que fiction – sauf si, effectivement vous lisez cela une nuit de pleine lune, que vous êtes seul(es) en pleine campagne, et encore plus si vous habitez sur un ancien cimetière païen ou dans une crypte maléfique (mais là, je doute que vous ayez une connexion internet pour me lire !). Quoi qu’il en soit, pour tout amateur d’épouvante gothique, le premier film de Mario Bava fait office de référence incontestable. L’Italien s’est fait remarquer comme chef opérateur de génie sur de grandes productions auparavant, on lui doit même d’avoir réalisé et monté des films dont la finition étaient en danger (La Bataille de Marathon de Jacques Tourneur par exemple). Grand connaisseur de peinture et amoureux des Beaux-Arts en général, rien ne le prédestinait à entamer une carrière de réalisateur de films d’épouvante-horreur, si ce n’est d’avoir été directeur de la photographie et chef des effets spéciaux sur Les Vampires de Riccardo Freda, qu’il terminera là encore seul en deux journées de travail intensif (cela va sans dire qu’il n’a jamais été crédité pour les films qu’il a sauvé).

Le Masque du Démon, de Mario Bava (1960)

        Son expérience dans la photographie et les effets spéciaux se remarque grandement dans Le Masque du Démon, qui est une adaptation très libre de la nouvelle Vij de Nicolas Gogol (1835), un récit teinté de folklore ukrainien et de fantastique gothique alors en pleine reconnaissance dans la littérature.

Au XVIIe siècle, la sorcière Asa et son diabolique amant, Igor Iavoutich ont été suppliciés pour sorcellerie. Avant de mourir, l’infâme créature lance une terrible malédiction. Deux siècles plus tard, le professeur Kruvajan, accompagné de son fidèle assistant Andrei Gorobek, provoque involontairement en se blessant à la main, le réveil de la sorcière. Ce sera le début d’un effroyable cauchemar pour les habitants du château des Vajda, dont la princesse Katia ressemble étrangement à la revenante …..

Le Masque du Démon, de Mario Bava (1960)

         En tournant dans un noir et blanc grandiose, Mario Bava ne s’est pas trompé sur les intentions du film : faire peur mais aussi créer une esthétique du lugubre dans la tradition baroque. Il est évident que si le film était en couleur, il n’aurait pas eu le même succès ni le même impact sur les spectateurs. Car Le Masque du Démon est avant tout une oeuvre très violente, dès la première scène contenant le supplice des amants, dans laquelle Asa « embrasse » symboliquement et physiquement le fameux masque, signe de Satan qui l’accompagnera partout. La malédiction qu’elle profère se déroule deux siècle plus tard, par un coup de malchance d’un professeur en médecine. Entre la vengeance d’Asa sur les descendants de ses bourreaux et le début du film, Bava prend le temps de planter un décorum gothique à souhaits, d’exposer les enjeux et les personnalités de chaque personnage, tous remarquables. On retrouve John Richardson (celui qui aurait pu prendre la succession de Sean Connery en James Bond), qui va rapidement tomber sous le charme étrange et mystique de Barbara Steele. Celle-ci deviendra malgré-elle l’égérie du fantastique à partir de ce film, même si elle regrettera souvent cette étiquette. Femme tourmentée par excellence, elle montre l’étendue de son talent dans des scènes devenues mythiques, de sa présentation à l’entrée des catacombes au baiser tétanisant. L’effet obtenu sur son visage, qui se transforme en donnant l’impression de vieillir puis de rajeunir, est possible seulement par l’utilisation du noir et blanc. La méthode consiste en fait à jouer sur un éclairage puissant puis sur des jeux d’ombres pour faire apparaître et cacher certains endroits du visage. Un trucage rudimentaire qui provoque encore aujourd’hui un effet toujours aussi réussi sur les spectateurs.

La mise en scène est d’une sobriété hallucinante, incluant un grand nombre de travellings avants et arrières maîtrisés qui nous dévoilent les pièces du château ou les étendues boisées et malfamées bordant le cimetière. L’ambiance y est macabre et gothique, avec jeux de formes, d’ombres et de lumières, appuyée par la musique lourde et pesante de Roberto Nicolosi. Pour un premier film, c’est un coup de maître, dévoilant un sens du cadrage parfait et un soin apporté à l’ambiance réellement convaincante. Seul bémol qui est une trace indélébile du contexte de production du film, la désynchronisation désagréable des voix. En effet, il était courant à l’époque pour les productions italiennes de l’Age d’Or de rajouter les voix en post-production, à la fois en italien puis en anglais pour la distribution à l’étranger. Or certains acteurs parlaient italien, d’autres anglais lors du tournage, donc on voit rapidement que les voix ne sont pas raccordées aux mouvement des lèvres. De plus dans l’édition DVD française seules les versions française et anglaise sont proposées, donc on peut faire une croix sur la version « originale » italienne qui pourtant se doit d’accompagner ce chef-d’oeuvre.  De fait, cela n’empêche pas vraiment le plaisir de vision du film, mais c’est une chose que les éditeurs devraient prendre en compte tout de même…

        Allez, je retourne un peu flâner dans les cryptes humides et reposantes de mon village, moi…

                                                                                                                                             Dr. Gonzo

Titre original : La Maschera del Demonio
Réalisation et chef opérateur : Mario Bava
Nationalité : Italie
Musique : Roberto Nicolosi
Avec : Barbara Steele, John Richardson, Andrea checchi...
Production : Titanus
Durée : 87mn
Date de sortie en Italie : 1961

Suspiria, de Dario Argento (1977)

A part le Gendarme et les gendarmettes, peu de films m’ont vraiment fait peur. Quand je parle de faire peur, je veux dire : flanquer les jetons, ficher la trouille, donner les chocottes, faire claquer des dents, flipper à mort, avoir le trouillomètre à zéro, pisser dans sa culotte (vulgaire), chier dans son froc (très vulgaire), se racler le citron, zigouiller la truelle, alimenter le gyrophare. Bref, avoir les pétoches ! A la limite, après l’avoir regardé le soir de mes cinq ans, Les Dents de la mer m’a préservé de la baignade pendant deux-trois étés, mais sans plus. Ensuite, évidemment, il y a aussi le contexte dans lequel on regarde le film. Vous ne percevrez pas un film d’horreur/épouvante de la même manière selon que vous le visionnez seul dans le noir, dans votre maison vide, avec le vent qui vient siffler dans votre cheminée et le portrait de votre arrière-grand-tante qui vous observe là-bas sur le meuble, où bien avec toute une bande de potes ivres comme des Polonais, dans la claire intention de se marrer. Eh oui ! Prenons l’exemple de Blair Witch. Personnellement, ce film ne m’a pas plus impressionné que ça, mais je peux comprendre qu’il fasse peur, contrairement à d’autres films comme SAW ou Paranormal Activity. Eh bien, celui qui regarde Blair Witch seul dans une cabane au fond des bois par une nuit sans lune regrettera sans doute son geste, tandis que l’autre, qui le matte entouré de toute sa smala, et entend tout faire pour s’amuser de ce film, quitte à la considérer comme un joli documentaire champêtre, aura une critique beaucoup plus nuancée vis-à-vis du degré d’angoisse que procure un tel film. Elémentaire, mon cher Stetson.

La première fois que j’ai vu Suspiria, donc, j’étais seul. Seul par un triste soir d’hiver. Il y avait encore des loups en ce temps-là. A moins que ce ne fussent des renards. Enfin, peu importe finalement, vu que j’habite en pleine ville. La seconde fois que j’ai regardé Suspira, déjà l’effet de surprise avait passé, et ensuite je n’étais plus seul. Alors, forcément, le degré d’angoisse était retombé. Je vais donc relater ici le souvenir que j’ai gardé du premier visionnage de ce film culte. Il faut toujours se souvenir du premier visionnage, comme le rappelait sans cesse Jean-Jacques Rousseau.

Suspiria est un film du réalisateur italien Dario Argento, sorti en 1977. C’est le premier volet d’un triptyque appelé Trilogie des Enfers, avec Inferno (1980) et La Troisième mère (2007).

Le film commence par une nuit d’orage (et orage est un mot bien faible, ici), durant laquelle une jeune danseuse américaine, Suzy Banner, atterrit en Allemagne, afin d’intégrer la prestigieuse académie de danse de Fribourg, présidée un temps par Armande Altaï (qu’on retrouve à la fin du film ^^). A peine arrivée en taxi devant la façade – pourpre, sanguine – de l’école, Suzy aperçoit une jeune fille visiblement affolée qui s’enfuit du bâtiment sous la pluie battante, et se met à courir dans des bois hauts et sombres, à la Caspar David Friedrich. La jeune fille s’appelle Pat Hingle. Pat trouve refuge chez une amie, Sara – là encore, peintures rougeoyantes, symboles quasi sataniques sur les murs, ambiance malsaine. Elle explique à Sara qu’elle est bien décidée à fuir au plus loin de cette école, où des choses étranges semblent se produire. Son amie tente de la rassurer et lui propose de rester dormir. Dans sa chambre, Pat est attiré par sa fenêtre, malgré la nuit noire qui règne dehors… Je n’en dis pas plus…

Le lendemain, Suzy Banner, notre jeune danseuse américaine, fait la connaissance de la vice-directrice de l’établissement, Madame Blanc, ainsi que de la prof de danse, Miss Tanner, un rien Aufseherin, mais également du pianiste aveugle Daniel, et de toute une belle brochette de gueules patibulaires, tout droit sorties d’une œuvre de Jérôme Bosch. Bravo le casting ! L’annonce devait être un peu comme ça : « Recherchons sale tronche qui fait peur. Contacter le… ». Même le gamin blond et sa coiffure à la Mireille Mathieu est angoissant, c’est dire !

Suzy apprend que la jeune étudiante de l’académie qu’elle a vue quitter l’établissement la veille a été sauvagement assassinée la nuit de son arrivée. Elle fait également la connaissance de Sara. Mais très vite, la jeune américaine se rend compte que quelque chose cloche dans cette école qui la met mal à l’aise. Et puis, c’était sans compter sur ces étranges décès et ces disparitions de personnes apparemment un peu trop curieuses, comme elle le devient bientôt…

Dès la séquence d’ouverture de Suspiria, un sentiment de malaise nous envahit, avec cette fantastique tempête qui semble vouloir happer notre jeune héroïne dès sa sortie de l’aéroport et ces couleurs bleues, rouges, funestes et glauques. Cette angoisse progressive est qui plus est alimentée par la formidable et inquiétante bande originale du film, composée par le groupe Goblin, dans laquelle une voix terrifiante scande une mélodie lugubre, sur un fond de boîte à musique rouillée. C’est la première chose qui m’a marquée à l’époque. Je la considère comme l’une des meilleures musiques de film d’horreur, véritablement oppressante et maléfique, digne d’une grand’messe satanique, comme celles auxquelles je participais avec feu mon grand-oncle Marcel et son bouc favori, Jean-Philippe. Ceux qui ont déjà vu le film seront sans doute d’accord avec moi sur la qualité de la bande originale. A tel point d’ailleurs que, même une fois le film terminé, cette ritournelle hante toujours notre esprit.

En plus d’avoir une bande-son de qualité, Suspiria est visuellement beau – beau et inquiétant – et en met plein la vue. Certes, le sang est trop rouge, mais cela fait partie du charme du film. Chaque plan, chaque image est comme un tableau macabre, presque surréaliste, résolument baroque. L’ensemble du film est baigné dans une esthétique à la limite du Technicolor, dont le rouge est la couleur dominante. Les couloirs de l’académie offrent ainsi un grand sentiment de malaise et d’oppression.

Mais surtout, certains passages sont vraiment angoissants et, pour le coup, font peur ! Comme la scène avec l’aveugle et son chien, ou celle du dortoir improvisé, avec sa dominante de rouge là encore : alors que Suzy et Sara discutent en silence sur le passé mystérieux de l’école, derrière elles, derrière le mince rideau, une respiration sifflante et asthmatique semble émaner d’une silhouette allongée, raide comme un cadavre. Sinistre. Et Suspiria offre également de belles scènes gores, peut-être un peu risibles aujourd’hui, mais toujours très efficaces. Quand on vous dit que les barbelés c’est dangereux ! Enfin, pendant tout le film, on sent bien que la jeune et fragile Suzy, à partir du moment où elle a franchi le seuil de l’académie, est comme retenue prisonnière de ce labyrinthe sonore et visuel, où le Mal semble se tapir dans le moindre recoin… Dans cet univers allemand à la Hansel et Gretel, dans ce conte horrifique, l’école fait office de maison en pâtisseries, et seule Gretel, jolie ballerine américaine au visage poupin et innocent, est présente.

Vous l’aurez compris, Suspiria compte parmi ces films qui m’ont fait rallumer ma lampe de chevet plusieurs fois dans la nuit, dans la crainte de voir plantée devant mon lit une vieille sorcière rabougrie au visage veineux et aux doigts squelettiques tendus vers mon cou, ou pire, Dominique Strauss Kahn en pagne. Alors, un conseil : si vous voulez faire des cauchemars et ne pas fermer l’œil de la nuit, avec en tête la musique électrisante et évocatrice de Goblin, regardez Suspiria seul dans le noir, après avoir repeint votre salon en rouge sanguinolent et pris soin de bousiller le circuit électrique, pour que jamais, oh non jamais, la lumière ne puisse être rallumée ! Mouahahah !

Haydenncia