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Jungle Fever, de Spike Lee (1991)

Jungle Fever

Titre original :
Jungle Fever
Réalisation :
Spike Lee
Scénario :
Spike Lee
Chef opérateur :
Ernest R. Dickerson
Nationalité :
Etats-Unis
Musique : Stevie Wonder,
Terence Blanchard
Avec : Welsey Snipes; 
Annabella Sciorra, 
Spike Lee, Anthony Quinn, 
Samuel L. Jackson...
Production : 40 Acres & a 
Mule Filmworks, Universal 
Pictures
Durée : 131 mn
Date de sortie : 
5 juin 1991

New York. Flipper un architecte noir, a parfaitement réussi sa carrière et vit heureux en ménage avec Drew. Lorsqu’il prend pour maîtresse Angela, sa secrétaire intérimaire, une blanche italo-américaine, tout est remis en question. Drew le chasse et sa liaison provoque un scandale entretenu par des préjugés raciaux. Son amour pour Angela n’y résiste pas et Flipper s’en revient vers sa femme.

« I’ve got jungle fever, she’s got jungle fever
We’ve got jungle fever, we’re in love
She’s gone black-boy crazy, i’ve gone white-girl hazy
Ain’t no thinking maybe, we’re in love »

        C’est sur le titre éponyme de Stevie Wonder, funky et rythmé à souhait, que débute le générique du sixième film de Spike Lee. Un générique tout simplement sublime, entrainant, qui pose sans plus tarder les marques propres au réalisateur et son appartenance à sa communauté -Afro-Américaine – et à son quartier – Brooklyn. Selon les conventions de tout « Spike Lee Joint » (jusqu’à Inside Man en tout cas), le film se déroule dans les quartiers populaires et multi-ethniques de New-York, parle des tensions raciales et communautaires sur fond de sexualité débridée ou d’histoires d’amour tragiques, et met en scène des personnages aux prénoms très évocateurs. La particularité de Jungle Fever réside plutôt dans le traitement du scénario, beaucoup plus orienté vers le drame que la comédie.

Wesley Snipes (Flipper)
Wesley Snipes (Flipper)

        Flipper incarne la réussite sociale et professionnelle pour son entourage (il fait partie des nouveaux « Bobos » noirs), ainsi qu’un modèle de père. Marié à une métisse, il a toujours eu un complexe de couleur de peau concernant ses relations amoureuses, appelé « jungle fever ». Lorsqu’Angela, une Italo-Américaine blanche, arrive dans son cabinet d’architecte, il ne peut résister longtemps à son charme. Spike Lee s’attaque frontalement à un mythe tenace dans les sociétés occidentales : la beauté « supérieure » de la femme blanche. Par réelle fascination ou par vengeance pour la domination antérieure des Blancs sur les populations noires, Flipper semble plutôt porté sur la première option. La relation entre les deux amants tourne rapidement vers une sorte de Roméo et Juliette interraciale, les familles respectives ne comprennent en rien un tel choix, inacceptables pour chacun mais pour des raisons différentes. Si les parents et amis de Flipper lui rappelle que des relations entre anciens esclaves et maîtres ne sont toujours pas envisageables, ceux de la jeune fille la rejette carrément de la maison familiale, où régnait une ambiance machiste et raciste. N’est pas d’origine italienne qui veut, hein ! A travers cette union impossible, c’est aussi la confrontation de deux quartiers, Harlem et Bensonhurst, quartier italien ou l’on voit d’ailleurs dans une scène la fête de San Gennaro, en l’honneur du saint-patron des Napolitains le 19 septembre. Deux quartiers qui ne se rencontrent que difficilement, par la force des choses, par la survivances des haines lointaines, et les préjugés qui remettent en question le lien social. Même si cela se passe à l’échelle d’un quartier d’une mégalopole, difficile de ne pas voir dans ces relations conflictuelles une métaphore de la société à l’échelle mondiale.  Vingt-cinq ans après le Civil Rights Act, Spike Lee dresse un portrait d’une Amérique toujours repliée communautairement et refusant la différence. Rien n’a changé, vraiment ? Jungle Fever laisse pourtant entrevoir une petite lueur, cachée quelque part, peut-être derrière le cri déchirant de Flipper dans la dernière image, absolument bluffante d’émotions.

Annabella Sciorra (Angela)
Annabella Sciorra (Angela)

        Du côté du casting, c’est assez exceptionnel je trouve. Wesley Snipes se donne à fond dans son personnage, Annabella Sciorra est on ne peut plus sensuelle et crédible, avec en prime un sourire à tomber ! John Turturro, grand habitué de Spike Lee (qui d’ailleurs joue aussi un rôle, plutôt convaincant), excelle dans le petit ami trahit par Angela. On retrouve avec plaisir les vieux routiers Anthony Quinn et Ossie Davis, mais également Halle Berry et Samuel L. Jackson, absolument grandiose en junkie volant l’argent de ses parents, et qui a obtenu le « Meilleur second rôle » à Cannes en 1991 à juste titre. Son personnage est tout droit inspiré par le père de Spike Lee, comme beaucoup d’autres éléments du film. Et bien entendu, ses revendications sur la cause des Afro-Américains proviennent aussi de son parcours, dépendent directement du milieu dans lequel il a grandi. Jungle Fever, comme d’autres titres de sa filmographie, n’échappe pas à un effet « outrancier » voire moralisateur. Le réalisateur est connu pour ses propos excessifs, pour ne pas prendre son sujet par le dos de la cuillère. C’est en partie vrai, mais c’est ce qui rend son œuvre unique, un mélange de drame, de tranches de vie presque documentaires, et une bonne dose d’engagement politique et idéologique. Quoi qu’il en soit, il reste un film exemplaire sur les tensions interraciales, sur le conflit des générations dans la communauté noire, entre des parents qui ne peuvent faire le deuil de leur héritage mémoriel trop lourd, et des jeunes qui veulent s’intégrer dans la société globale, sans tenir compte de la couleur de peau, des origines ou de la religion. Le film est aussi un reflet de son époque. En effet, Lee y décrit l’émergence du crack dans les rues de Harlem, or sans être totalement absent aujourd’hui (on est pas dans Oui-Oui), le crack n’est plus aussi visible, Harlem est devenu une vitrine pour la communauté noire de New-York.

Samuel L. Jackson (Gator Purify)
Samuel L. Jackson (Gator Purify)

        Un film magnifique, sincère, avec un tas d’acteurs talentueux, et surtout une ambition idéologique exemplaire, qui tient en haleine jusqu’à la scène finale  du « Nooooooo », hahurissante !

                                                                                                                                           Dr. Gonzo

«Si une chose peut mal tourner, elle va infailliblement mal tourner.»

      «Si une chose peut mal tourner, elle va infailliblement mal tourner.» Cet adage résume de façon simpliste la loi de Murphy. Selon l’ingénieur Edward Murphy (1918-1990), un emmerdement n’arrive jamais seul, et le fait que l’homme dispose de plusieurs moyens d’arriver au même but (l’un bon, l’autre mauvais entraînant une catastrophe) le condamne à choisir le mauvais moyen – un jour ou l’autre.

      Pourquoi cette entrée en matière brutale ? Parce que Monty Brogan – le personnage joué par Edward Norton dans La 25ème Heure – évoque la loi de Murphy dès les premières minutes du long-métrage de Spike Lee, et que tout le film tourne autour de ce concept. Montgomery « Monty » Brogan est arrêté en possession d’une importante quantité d’héroïne et est condamné à sept années de prison. Il passe son dernier jour de liberté sous caution en traînant avec ses deux meilleurs amis, Jakob Elinsky (Philip Seymour Hoffman), Frank Slaughtery (Barry Pepper), son père (Brian Cox), et sa petite amie, Naturelle Riviera (Rosario Dawson). Au cours d’une longue nuit de fête, il repense à sa vie, où et quand il a raté le coche, comment son incarcération touchera ses proches et comment survivre en prison.

      Les premières images du film synthétisent d’emblée ce que veut dire le réalisateur aux spectateurs. Monty et son ami mafieux récupère sur une route en construction un chien qui a été tabassé. Après avoir voulu achever le sort du pauvre animal avec une arme, Monty décide de le prendre avec lui pour le soigner. Les clés de lecture du film sont données : le mafieux russe symbolisant la chute de Monty, son ticket pour la prison; la route en construction représentant la tentative de reconstuction identitaire de Monty pendant tout le film; et enfin le sort accordé au chien, qui tranche avec le propre sort de Monty, qui ne peut échapper à la prison.

      Lorsqu’il réalise La 25ème Heure en 2002, Spike Lee décide d’intégrer les événements du 11 septembre 2001 dans le scénario, alors que le livre dont il est adapté était écrit avant l’épisode du World Trade Center. Il en résulte un questionnement poignant sur la façon dont New-York fait face à ce drame, sur l’impact que cela a sur les New-Yorkais. C’est aussi une corrélation avec l’existence de Montgomery (sa future reconstruction et celle de la ville). Quoi qu’il en soit, la scène montrant Jakob et Frank dans le salon de ce dernier, avec la caméra qui approche lentement de la fenêtre dévoilant ground zero (le tout sur une musique frisonnante d’émotions) ne laisse personne indifférent. Le cinéaste, comme à son habitude, nous abreuve de quelques pépites de mise en scène et filme ses personnages au plus près de leurs faiblesses. Car Spike Lee, au même titre que Martin Scorsese, se démarque par son habileté à diriger les acteurs. Que ce soit Philip Seymour Hoffman, Barry Pepper, Rosario Dawson ou bien sûr Edward Norton – ici au sommet de son art, une fois n’est pas coûtume – tous crèvent l’écran. Le pari – réussi – de Spike Lee est d’ailleurs de faire du personnage principal un homme respectable et sympathique, alors même qu’il s’agit d’un dealer ayant des liens avec la mafia.

      C’est aussi la question du multi-culturalisme de l’Amérique qui est traitée (une autre récurrence dans la filmographie de Lee). La scène inoubliable des « Fuck You » devant la glace du restaurant laisse un sentiment d’amertume au spectateur, lorsque chaque ethnie en prend pour son grade. C’est le signe du désespoir de Montgomery, qui en veut à chacun, se cherchant une excuse pour avoir foiré sa vie. Cette scène montre à quel point il est facile de tomber dans la haine de l’autre, par facilité, pour ne pas avoir à se remettre en question personnellement. Usant d’une intertextualité cinéphilique (le film cite aussi bien American History X, Cool Hand Luck (1967) avec Paul Newman ou encore ses précédents films), Spike Lee fait monter la tension jusqu’au dénouement, ou plutôt jusqu’à l’absence de dénouement et cette scène finale absolument grandiose qui ne finit jamais de tourner dans nos tête après le mot « FIN »… Qu’importe d’ailleurs si le réalisateur n’opte pour aucune fin définitive pour clore son film, il nous a préparé dès le début à considérer l’échec de Monty comme insurmontable. Par sa multitude de choix, « l’homme est condamné à être libre » (versez un royaltie à Sartre) et à choisir un jour le mauvais, celui qui sera irréversible.

         Bref, La 25ème Heure reste pour moi un film intelligent, poignant, et qui mérite d’être vu par un plus grand nombre de personnes qu’actuellement…

Titre original : 25th Hour
Réalisation : Spike Lee
Scénario : David Benioff, d'après son roman éponyme
Chef opérateur : Rodrigo Prieto
Musique : Terrence Blanchard et Bruce Springsteen
Production : Spike Lee et Tobey Maguire
Avec : Edward Norton, Philip Seymour Hoffman, Barry Pepper,
Rosario Dawson, Anna Paquin, Brian Cox...
Durée : 135mn
Distributeur : Gaumont Buena Vista International
Sortie en France : 12 mars 2003

                                                        Dr. Gonzo