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Le Monde perdu, de Steven Spielberg (1997)

Le Monde perdu affiche

« Une suite ?! Comment ça une suite !!! GLPHKZRKGPL… !!! ».

Voilà grosso modo la réaction d’Hollywood lorsque Steven Spielberg, alors auréolé de deux Oscars pour La Liste de Schindler (1993), annonce qu’il désire tourner une suite à Jurassic Park (1993). Le cinéaste, qui vient d’acquérir avec La Liste – film sérieux sinon dramatique – la légitimité qui lui manquait, est pourtant dans une situation exceptionnelle où il peut tourner ce qu’il veut, comme après le succès d’E.T. en 1982. Eh bien, de la même manière qu’une bonne dizaine d’années plus tôt, il s’était attelé à un second volet des aventures d’Indiana Jones, Spielberg décide de tourner une suite. Voilà. C’est comme ça. Faut pas chercher.

Quatre ans après le terrible fiasco de son Jurassic Park, le milliardaire John Hammond (Richard Attenborough) rappelle le Dr Ian Malcolm (Jeff Goldblum) pour l’informer de son nouveau projet. Sur une île déserte, voisine du parc, vivent en liberté des centaines de dinosaures de toutes tailles et de toutes espèces. Ce sont des descendants des animaux clônes en laboratoire. D’abord réticent, Ian se décide à rejoindre le docteur quand il apprend que sa fiancée fait partie de l’expédition scientifique. Il ignore qu’une autre expédition qui n’a pas les mêmes buts est également en route.

Souvenez-vous, Jurassic Park, ce documentaire animalier sur les lézards dont vous pouvez voir la critique ici (autopromotion, publicité, chatouillis des tétons). Le Monde perdu (dont le titre est évidemment un hommage au Monde perdu de 1925 signé Harry O. Hoyt) nous apprend en fait que ces lézards naissaient sur une seconde île et qu’ils étaient ensuite rapatriés sur le site du parc d’attractions. Depuis que les humains ont quitté les lieux, les dinosaures, qui nous sont désormais familiers, vivent à l’état de nature et procréent comme des lapins. Parmi eux, Michel Drucker et Line Renaud.

Or, une bande de mercenaires/chasseurs/ostréiculteurs hautement équipés envisage d’en capturer quelques-uns pour ensuite les rapatrier sur le continent, monter une espèce d’immense cirque et se faire un max de pognon. L’argent, les affres du capitalisme, le profit sont ici dénoncés, quand, dans le premier volet, c’était plutôt la technologie non maîtrisée, le danger de jouer avec la nature et les règles – affligeantes – du poker suisse qui étaient montrés du doigt.

Les dinosaures sont donc de retour et avec eux Jeff Goldblum, qui d’ailleurs comme eux a aujourd’hui disparu de la surface de la Terre. Peut-être qu’un jour on retrouvera son squelette dans le Montana… Bref, le scientifique est désormais le personnage principal du film, aidé par Julianne Moore, nouvelle venue à la tête une équipe d’amateurs passionnés, curieux d’un phénomène incroyable, mais néanmoins soucieux de l’équilibre de la planète. Il y a aussi la fille de Goldblum, incrustée dans l’histoire un peu à l’improviste, et visiblement uniquement là pour jouer le rôle de « l’enfant dans un film de Spielberg ». D’ailleurs, encore ici, on retrouve le thème cher à Spielberg de la famille déchirée. Allez me chercher Freud qu’on règle tout ça une fois pour toutes !

Quelque part dans la forêt de Rambouillet
Quelque part dans la forêt de Rambouillet…

Pour moi, ce Monde perdu est évidemment moins surprenant que Jurassic Park premier du nom, mais aussi un peu moins bien – même si ça reste un bon film et un agréable spectacle. De toute façon, du 1 au 3 (qui n’est plus de Spielberg), la série est sur une pente descendante.

Mais si l’on compare Le Monde perdu à Jurassic Park, rien que le début est moins spectaculaire. La fillette d’une famille de nouveaux riches accostée avec leur yacht sur les abords de l’île aux dinos, se fait attaquer par une bande de compsognathus, sorte de poulets carnivores, cousins grouillants des Oiseaux de Hitchcock. La mère accourt sur les lieux et hurle de terreur. Notre sang se glace. Hop ! Façon début des Trente-neuf marches de Hitchcock, toujours lui, le cri de la mère dans la scène d’ouverture est immédiatement relayé par le bruit du métro qui passe, et l’on découvre un Jeff Goldblum désabusé dans un milieu urbain, souterrain et pourtant rassurant. Un enfant attaqué (tué) chez Spielberg ? Diantre, en voilà d’une révolution ! Hélas, quelques minutes plus tard, le réalisateur corrige sa copie et, en bon élève garant d’une certaine morale, nous révèle que la petite fille se porte bien. L’honneur familial est sauf. Dommage.

Il n’en demeure pas moins que le film comporte de savoureuses séquences, dont la plus marquante est sans doute celle du camion suspendu au-dessus du précipice. J’ai connu ça une fois, avec ma Twingo. Un fossé, pas loin de Châteauroux. Reste qu’avec ce passage, véritable clou du film, le suspense, la tension sont bien là. Quand Julianne Moore se tient sur le pare-brise qui se craquelle sous son poids au-dessus du gouffre, dans une séquence qui s’étire tout en jouant sur une série de plans courts, et qui évacue une musique omniprésente le reste du temps, on retrouve le Spielberg qu’on aime. Ici, le cinéaste fait confiance à sa seule mise en scène qui acquiert, soudain, une puissance phénoménale. Pas de doute, Spielberg sait y faire !

La scène du bivouac avec tonton T-Rex qui vient faire du camping est, également, croustillante (c’est le cas de le dire). Tout comme la séquence finale dans les rues de San Diego, jubilatoire. Ou celle dans la salle de bain avec Julianne Moore. Mais, je crois que ce n’est pas dans ce film-ci.

"Maman est très en colère !"
« Maman est très en colère ! »

Paradoxalement, le film dénonce un certain capitalisme sans scrupule (pléonasme ?) et pourtant, avec cette suite, Spielberg entend bien en donner aux spectateurs pour leur argent et donc, double le nombre de dinosaures à l’écran. C’est carrément un écosystème que nous découvrons ici, notamment lors de la séquence remarquablement mise en scène du safari.

Une autre raison explique cette surenchère. Au moment où Spielberg écrit son scénario, on annonce pour 1998 le film d’un « disciple » (raté) de Spielberg, Godzilla, de Roland Emmerich, où le monstre de Toho déambulera dans les rues de New York. Le film de Spielberg risque de faire pâle figure avec ses dinosaures qui ne menacent guère que l’équilibre écologique d’une île perdue au milieu de la mer ! Le cinéaste décide alors de modifier le scénario et ainsi se justifie la dernière partie, dans laquelle la créature dévaste la ville de San Diego, et qui tranche nettement avec le reste du récit. En même temps, Le Monde perdu aura la bonne idée de sortir avant Godzilla et le film pas terrible d’Emmerich le patriote sera un relatif échec. Bien fait pour ta gueule !

Le Monde perdu est donc partagé entre une morale anticapitaliste et une ambition de blockbuster. Mais, après tout, on ne demande pas à un tel film d’être projeté dans une arrière-salle pour cinéphiles intransigeants : c’est bien d’un film de divertissement, d’un film à grand spectacle dont on parle. Une certaine critique de l’époque croyait que Spielberg avait, avec La Liste de Schindler, dépassé ce genre d’enfantillages. Mais, Spielberg – et c’est là qu’il est bon – est un réalisateur touche-à-tout. Il fait partie de ces réalisateurs qui ont besoin de revenir régulièrement aux sources, et pour notre plus grand plaisir.

En résumé, voilà un film bien sympathique, pas du niveau du premier volet, mais qui comporte tout de même des morceaux de bravoure qui comptent parmi les plus habiles que le cinéaste américain nous ait jamais offerts. Bon, j’arrête là, car je crois que crétacé pour aujourd’hui.

Haydenncia

P.-S. Par contre, et je compte sur vous pour m’éclaircir sur ce point, je n’ai toujours pas compris comment le tyrannosaure, enfermé dans la cale du bateau, fait pour dévorer tout l’équipage. Je vais aller poser la question à Jean-Michel Apathie, lui qui sait tout sur tout. Je vous tiens au courant. Biz

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La Guerre des Mondes, de Steven Spielberg (2005)

On ne compte plus les films catastrophes américains qui s’inspirent des événements du 11 septembre 2001. Tiens, si ! On va les compter… Oh, et puis non ! De toute façon, cela n’aurait pas grand intérêt. Quoi qu’il en soit, La Guerre des Mondes prend place dans ce nouveau genre cinématographique post-11 septembre, car il relate une attaque brutale et soudaine, un acte terroriste et belliqueux dans un pays qui n’a pas connu de conflits sur son sol depuis la guerre de Sécession et l’arrivée de David Guetta.

Ray Ferrier (Tom Cruise) est un docker divorcé et un père rien moins que parfait, qui n’entretient plus que des relations épisodiques avec son fils Robbie, 17 ans (Justin Chatwin), et sa fille Rachel, 11 ans (Dakota Fanning). Quelques minutes après que son ex-femme et l’époux de cette dernière lui ont confié la garde des enfants, un puissant orage éclate. Ray assiste alors à un spectacle qui bouleversera à jamais sa vie…

La Guerre des Mondes
Tripode 1 : « Nous venons en paix ! » Tripode 2 : « Ah ! Ah ! Qu’est-ce que t’es con Roger, alors ! »

Généralement, dans ce genre de film ayant pour thème une invasion d’extraterrestres belliqueux, le point de vue choisi est alors celui d’officiers (« Paris et Londres sont rayés de la carte mon général ! » « Paris et Londres ? C’est où ça ? »), de politiciens (« Faites le maximum pour sauver le peuple des Etats-Unis d’Amérique… mais laissez Sarah Palin à découvert ») et de savants (« Cette espèce est dotée d’une intelligence cent fois plus élevée que celle de Benjamin Castaldi ! » « Oui, en gros, ils sont aussi intelligents que nous, quoi ! » « C’est exactement ça ! »).

Dans ce genre de film, les plans s’enchaînent sur des cartes d’état-major avec plein de drapeaux américains et sur des radars qui font « bip-bip-biiiiiiiiiiiiiiiip » ; sur des colonels bardés de médailles éructant des ordres incompréhensibles, qui parlent de musulmans et de bombe nucléaire ; sur le vice-président serrant dans ses bras ses enfants et son golden retriever. L’invasion est alors vue depuis le haut de la hiérarchie sociale, c’est-à-dire depuis ceux qui en savent le plus sur cette invasion en question. Le petit peuple, lui, est pris en compte quand il est cramé à coups de laser ou quand son nombre de morts est chiffré (« Le Luxembourg a perdu 80 millions d’habitants ! » « Vous êtes sûrs ? »).

L’intelligence de Spielberg a été de changer cette donne et de raconter cette fameuse « guerre des mondes » depuis le « bas », soit à hauteur d’Américain lambda, en nous montrant un homme ordinaire placé dans une situation extraordinaire. Un homme qui du jour au lendemain voit sa petite existence tranquille et banale complètement bouleversée, déjà par l’arrivée de ses enfants, lui le père indigne, ensuite par cette guerre qui commence, cette mort en marche dont il ne connaît ni les tenants, ni les aboutissants, et face à laquelle sa réaction va être simple et réaliste : la fuite.

La Guerre des Mondes

Dans le livre de H.G. Wells (1898), les envahisseurs arrivent de Mars et débarquent en Angleterre, qui au moment de l’écriture était un empire colonial au sommet de sa puissance. Ici, on ne sait pas clairement d’où ils viennent, mais l’idée de Mars semble avoir été abandonnée (pour ma part, je pencherais pour Epsilon B-X24, mais ce n’est là qu’une humble supposition). En tout cas, ils sont déjà venus, puisqu’ils ont implanté dans notre sol de monstrueuses machines n’attendant qu’à être réveillées. Ce qui prouve : 1) leur avancée technologique 2) leur absolue malveillance.

En passant, dites-vous bien cela : pour savoir laquelle des deux espèces qui se rencontrent est la plus avancée, c’est forcément celle qui arrive la première sur la planète de l’autre. Eh oui !… Le jour où dans le ciel on verra apparaître une énorme soucoupe volante, on pourra se dire : « Merde ! On est à la ramasse ! ». Et après seulement, on pourra crier et fuir en agitant les bras.

« T’as pensé à rentrer le linge, chérie ? »

L’action du film de Spielberg ne se déroule donc plus au cœur de l’Empire britannique, mais aux Etats-Unis : à chaque époque sa puissance. Ce pays qui longtemps se crut inattaquable a changé de disque depuis l’attentat du World Trade Center. A compter de ce jour, le cinéma américain illustre cette nouvelle prise de conscience et dans La Guerre des Mondes, cette invasion des United States of America par une force supérieure (ce que personne alors n’imaginait) laisse le peuple américain pantois, interdit et… terrorisé. En quelques jours, l’un des pays les plus puissants est plongé dans le chaos par des tripodes gigantesques, sortes d’énormes insectes de fer apparemment invincibles, prêts à exterminer l’espèce humaine de façon mécanique et méthodique.

On imagine alors aisément l’état du reste du monde : par exemple, Haiti avant / Haiti après… Hem… Mauvais exemple, je vous l’accorde. Et notre petite France à nous, que deviendrait-elle suite à l’action destructrice des tripodes ? Plus d’Anges de la téléréalité ! Plus de Daniela Lumbroso ! Plus de Bernard Tapie ! Plus de Jean-François Copé !… Nom d’un couscous décongelé ! Venez ! Venez les Aliens !!!!

A côté de ça, donc, à côté de ces immenses machines à tuer extraterrestres, qui plus est protégées par une sorte de bouclier, Ray Ferrier, un « simple docker », semble, avec ses deux enfants, bien démuni et désavantagé. Mais comme on le serait tous, finalement. Lui, le géniteur divorcé dont la garde de ses enfants semble plus le gêner qu’autre chose, le mauvais père un peu beauf, amateur de grosses voitures (Spielberg revient d’ailleurs avec ce film à une de ses lubies : la famille décomposée), va pourtant devoir se transformer en « super papa » pour sauver sa famille et retrouver la confiance de son fils Robbie et de sa fille Rachel. Quand la tempête s’annonce, il convient de protéger sa progéniture. L’interprétation de Tom Cruise en père absent se transformant avec le danger en père « idéal » est au passage très bonne dans ce qu’elle confère d’humanité et de sensibilité au film. De toute façon, le personnage en lui-même mis à part, je trouve que c’est un excellent acteur. Oui, monsieur le procureur ! Et mon avocat va vous en apporter les preuves… un autre jour, peut-être.

La Guerre des Mondes

L’un des points forts de La Guerre des mondes, ce sont les scènes de panique et de mouvements de masse, qui me semblent très bien retransmises. Pour avoir fait les soldes ce week-end, je peux vous assurer que ce qu’il y a d’humain chez l’homme se désintègre rapidement dès que sa survie ou une chemise à – 50 % est en jeu. Dans le film de Spielberg, cette volonté de survivre se traduit par… la fuite.

Alors que l’ennemi avance irrémédiablement, l’homme se déshumanise. Comme un gibier traqué, l’humain devenu bien faible et sans moyen de riposter tente d’échapper encore et encore à cette force exterminatrice en courant à toutes jambes, en revenant à l’essentiel. Une voiture qui est la seule à ne pas être en panne devient un objet de jalousie, puis de meurtre. Evidemment, certains hommes fanfaronnent et veulent mourir en combattant une force imbattable pour le roi et la patrie – tant mieux pour eux. La plupart, plus réalistes, veulent simplement sauver leur peau, quitte à oublier toutes les règles et les valeurs établies par des millénaires d’humanité. Plus de politique, de patriotisme, ni de « civilisation ». Se terrer et attendre. Résister, si l’on peut ; mais survivre, d’abord… Et Dieu dans tout ça ? Aux abonnés absents. Il a déjà quitté la terre depuis longtemps, ce perspicace !

La Guerre des Mondes
« J’ai comme une petite envie de grenadine, moi »

La réalisation de Spielberg le génie s’immortalise en scènes fortes qui restent dans la mémoire. C’est l’autoroute aérienne qui explose en arrière-plan et le formidable plan-séquence qui suit (avec cette caméra qui entre et sort de l’habitacle de la voiture) ; c’est la plongée sur la petite Rachel piégée sous les feux du tripode ; c’est ce train en flamme qui traverse brutalement la nuit devant l’œil indifférent d’une foule en fuite (une ville tout près vient d’être rayée de la carte et sa gare pulvérisée, mais dorénavant, chacun ne pense qu’à soi). C’est, enfin, ce paysage rouge, ces racines sanguinolentes qui s’étendent à perte de vue. La maîtrise de l’image, de la dramaturgie, sont indéniables dans ce « blockbuster intimiste ». Ajoutons à cela des mouvements vifs de caméra, puis des plans plus posés, des gros plans sur les yeux pleins de larmes de Cruise et sur le visage terrifié de la petite Rachel, et on obtient tout ce qui fait le talent de Spielberg le réalisateur.

La Guerre des mondes montre les peurs et les faiblesses de l’Homme, mais aussi sa grandeur et sa volonté implacable de survie. Alors certes, la fin est très spielbergienne : tout le monde est sauf et la famille recomposée et réconciliée est heureusement au grand complet. Et une mélodie plus mémorisable, un thème plus appuyé de John Williams auraient été les bienvenus. Il n’en demeure pas moins que La Guerre des mondes reste un très bon film à grand spectacle, riche en péripéties, avec des effets spéciaux étonnants mais pas envahissants, et d’autant plus impressionnants qu’ils sont « l’arrière-plan » de ce que subit la petite famille, ce qui les rend plus réalistes. Un film sans son armada de militaires et de présidents prêts à se sacrifier pour sauver l’Amérique, mais avec un message intelligent (le plus petit être aura la peau du plus grand) et une réalisation solide. Un film de science-fiction d’excellente facture EDF !

Haydenncia

Lincoln, de Steven Spielberg (2012)

Affiche du film

« Il n’y a pas grand-chose à dire de moi », écrivait Abraham Lincoln en 1859, en quelques lignes lapidaires de présentation autobiographique. Près de cent-cinquante ans plus tard, pourtant, l’intérêt pour le seizième président des Etats-Unis ne faiblit pas, bien au contraire. Barack Obama a ainsi prêté serment sur la bible de Lincoln en janvier 2009, tout en rappelant à quel point il était inspiré par l’action et le verbe de l’ancien président.

Comme Elvis Presley, Marylin Monroe, Georges Washington ou Justin Bieber, Lincoln fait partie de ces figures mythiques propres aux Etats-Unis. Et comme Kennedy ou Roosevelt, c’est l’un des présidents les plus admirés de l’histoire américaine. Avec son haut de forme, sa célèbre barbe destinée à cacher en partie son visage ingrat (grand nez, grandes oreilles), sa grande taille (1,93 m) et son slip aux couleurs du drapeau américain, « Abe Lincoln » a de quoi fasciner, lui dont l’élection déclencha la sécession du Sud et bientôt la guerre ; lui, surtout, qui accompagna et soutint l’abolition de l’esclavage. Lui, enfin, qui chassa les vampires. Ah non ! Ça, c’est autre chose !

Lincoln s'en va en guerre

Le film de Steven Spielberg retrace les derniers mois de la vie du « grand émancipateur » avant son assassinat le 15 avril 1865, et son combat pour le XIIIamendement concernant l’abolition de l’esclavage. En voilà d’un beau combat, à l’heure des querelles futiles qui divisent l’Assemblée nationale en France : le combat contre l’esclavage. Certes, moi, j’avoue que de temps en temps, quand je rentre, mort, chez moi ou que je suis pris d’une énorme flemme, un petit esclave pour faire la vaisselle ou débarrasser la table, ça m’arrangerait. Peu importe la couleur de sa peau, pourvu qu’il soit docile et qu’il ait les ongles propres. Mais, à cause de ces couillons de Lincoln et Schœlcher, ça n’est plus possible !  Pfff !…

Bref. Abraham Lincoln est la plus vieille obsession du réalisateur américain. Spielberg avait sept ou huit ans quand un de ses oncles l’emmena visiter les monuments historiques de Washington. Le Lincoln Memorial l’impressionna tout particulièrement. Spielberg se sentit tout petit et intimidé au pied de cette imposante statue. Le futur cinéaste dévora alors toute une série de livres sur le président américain. Plus tard, il précisa : « J’ai à peu près tout exploré, tout acheté le concernant, à part une voiture de marque Lincoln ! J’ai lu tous les livres, j’ai vu tous les documentaires qui lui sont consacrés ». Il paraît donc tout naturel que Spielberg le cinéaste ait voulu réaliser un film sur son idole. A noter au passage que le premier script faisait 550 pages, réduit finalement à 150… soit un film de deux heures et demie.

On se fait un petit Monopoly, les gars ?
On se fait un petit Monopoly, les gars ?

Lincoln est un film de combats. Combats « physiques », d’abord, car le film s’ouvre sur la terrible bataille de Gettysburg, qui opposa « tuniques bleues » nordistes (forces de l’Union) et soldats sudistes (forces de la Confédération) dans le contexte de la guerre de Sécession. Assistant à la bataille, Lincoln, assis comme la célèbre statue de Washington, discute avec deux soldats noirs sans préjugés et leur parle d’égalité.

Combat moral et politique ensuite, avec l’abolition de l’esclavage, ses partisans et ses opposants. En règle général, les républicains, à l’époque les plus évolués, y étaient favorables (le parti républicain prendra sa tournure conservatrice dans les années 1960), quand les démocrates étaient – parfois férocement – contre. A ces gens-là, si on leur avait dit que plus d’un siècle après, les Etats-Unis auraient à leur tête un président noir issu de leur parti, ils auraient fait une syncope en plus d’un infarctus. Encore aujourd’hui, en apprenant la réélection d’Obama, certains, dans le vieux Sud, ont dû réagir de la sorte. Certaines plaies ne sont toujours pas refermées aux Etats-Unis d’Amérique. Mais, revenons au film.

Certes, et c’est notamment ce que retiennent ceux qui n’ont pas aimé le film, Lincoln frôle sans cesse l’hagiographie en faisant du président une figure quasi sainte, presque christique. Mais, le charisme et la présence de Daniel Day-Lewis, sa ressemblance avec le vrai Lincoln, sont suffisamment puissants pour que l’on accepte cet éloge flagrant et loin d’être pompeux.

Et surtout, la réalisation de Spielberg, impeccable, montre à quel point l’homme en a encore sous le pied ! En regardant Lincoln, je n’arrêtais pas de me dire que ce type est bel et bien un grand réalisateur. Pas ou peu de scènes spectaculaires ici, tout est dans les dialogues et dans le jeu des acteurs, dans le cadrage, dans la lumière gris-bleue, dans la mise en scène, habile et intimiste, proche du huis clos. Alors qu’habituellement un tel film peut provoquer chez l’individu X dont je fais partie une série de bâillements, je n’ai pas trouvé le temps long. Que nenni ! Et le film offre même quelques très belles scènes, comme le débat final à la chambre des représentants, ou bien cette séquence où le républicain antiesclavagiste Thaddeus Stevens (Tommy Lee Jones) rentre chez lui, retrouve sa compagne noire et lui donne le texte du XIIIe amendement qui vient d’être voté.

Lincoln

J’ai vraiment beaucoup aimé ce film. Et, je ne vais pas être original, mais Day-Lewis m’a bluffé par son jeu, sa ressemblance proche du mimétisme et sa présence. Le Lincoln du film est un personnage calme, malin, éloquent, bon orateur et très charismatique. Inévitablement, on s’attache à lui et à son combat.

Moi qui ai connu le vrai Lincoln (oui je suis très vieux), ça m’a troublé de le retrouver à l’écran. Je me suis souvenu de nos balades en calèche dans le Kentucky, avec lady Oswald, qui d’ailleurs est morte en allant chasser les papillons par un soir d’orage. On l’a retrouvé calcinée avec son filet dans les mains. Quelle conne ! Et radine avec ça ! Et moche, en plus ! Je me suis aussi souvenu de la femme du président, Mary Todd Lincoln, qui était, comme le montre le film, en effet assez… instable. Dans Lincoln, elle est incarnée par Sally Field, qui jouait Miranda, l’ex-femme de Robin Williams dans Madame Doubtfire. Je savais bien que ce visage me disait quelque chose. Quant au reste du casting, les autres acteurs, qu’il s’agisse de David Strathairn, de Joseph Gordon-Levitt ou de Jared Harris en Ulysse Grant, général en chef des troupes nordistes, sont tous très bien et Tommy Lee Jones est étonnant.

Au final, Lincoln est un beau film, un film précis, travaillé, finement réalisé et sans fautes de goût. La musique de John Williams n’est pas envahissante. Certes, l’histoire est sans doute simplifiée, la figure de Lincoln enjolivée (il semble qu’il fut un peu plus opportuniste que ça), mais peu importe, tant cette histoire est bien racontée. Un film qui m’a emporté et que j’ai beaucoup aimé, sans m’ennuyer une seule seconde. Un bon Spielberg, nominé douze fois aux Oscars 2013.

Haydenncia

Les Dents de la terre

Jurassic Park, de Steven Spielberg (1993)

Affriche américaine du film

Tout comme l’adulte l’est par les requins, l’enfant qui est en nous reste fasciné par les dinosaures. L’un et l’autre ont en commun d’être perçus comme des monstres à la fois réels et insaisissables, hors-normes et dangereux. Le « petit plus » des dinos, cependant, c’est leur taille : certains de ces animaux furent les plus gros que la terre ait jamais portés, avec la baleine bleue et le dindon transgénique… Aujourd’hui, le nom de quelques-unes de ces bestioles est même parfaitement connu du grand public, à commencer par l’ultramédiatisé mais tellement charismatique Tyrannosaure et ses deux petits bras ridicules (quand il vous dit au revoir, celui-là, ça doit pas être pratique…). Même ma grand-mère connaît le T-Rex et tente, sournoise, de l’incruster dans chaque partie de Scrabble… Cette fascination, en plus d’un merchandising plutôt malin, explique sans doute l’immense succès du film de Spielberg. Film que je vais détailler, critiquer et agrémenter de poivre juste après ce mot incongru que voilà : « nomenclature ».

Alors qu’ils sont en train d’effectuer des fouilles dans le Montana, le couple de paléontologues Grant (Sam Neill) et Ellie (Laura Dern) reçoivent la visite du milliardaire John Hammond (Richard Attenborough), qui vient leur proposer de visiter le futur plus grand parc à thème du monde, qu’il vient d’ouvrir sur une île au large du Costa Rica. Son équipe scientifique est en effet parvenue à recréer des dinosaures grâce à des traces d’ADN retrouvées dans le sang d’un moustique fossilisé…. Parmi eux, d’inoffensifs Brachiosaures ou Parasaurolophus… mais également, des Vélociraptors (en vérité, des Deinonychus, les véritables Raptors étant beaucoup plus petits – c’était pour les paléontologues qui nous lisent) ou… un T-Rex.

Jurassic Park

Au début des années 1990, l’image de petit génie du fantastique de Steven Spielberg s’est quelque peu égratignée, après une suite de projets pas terribles, aux échecs critiques comme commerciaux (La Couleur pourpre en 1985 ; L’Empire du Soleil en 1987 ; Always en 1990 et Hook en 1991). Il est temps de réagir, comme le martèle souvent avec fermeté François Hollande… Enfin, je crois. Aussi, le réalisateur a la sage idée de revenir vers ce qui signa ses premiers succès : le blockbuster… Spielberg rêvait depuis l’enfance de tourner un film sur les dinosaures. Aussi voit-il dans le livre de Michael Crichton (Jurassic Park) une trame suffisamment crédible pour être adaptée au cinéma. Le livre contient d’ailleurs beaucoup plus de dinosaures que le film, et les personnages n’ont pas forcément les mêmes caractères. Toujours est-il qu’Universal acheta les droits pour le réalisateur, et ce dernier demanda à Crichton et David Koepp de lui concocter un scénario. Koepp imagina alors un film parlant de la revanche de vers de terre trop souvent utilisés comme appâts par les pécheurs : un immense ver de terre, le « maître des limaçons », aurait surgi des entrailles du monde avec une grande canne à pêche et se serait servi, à son tour, des pêcheurs, pour attraper des brochets, avant de se rendre compte qu’il pouvait lire l’avenir dans des huîtres… Spielberg refusa : on imagina un autre scénario, le bon cette fois.

Steven Spielberg et le tricératops en animatronique
Steven Spielberg et le tricératops en animatronique

Jurassic Park, préparé en parallèle avec La Liste de Schindler, plus intimiste, plus « cinéma d’auteur », a pour clair objectif de rapporter un max de tune, tout en rendant son impulsion à la carrière de Spielberg, notamment grâce à des effets spéciaux jamais vus jusque-là. On pourrait se dire qu’à la manière d’un Roland Emmerich, Spielberg aurait pu se  contenter de ce postulat de départ… mais non ! Il a su, avec ce film, créer une histoire, un suspense, des personnages attachants et des séquences devenues mythiques ! Rien que la scène d’ouverture, par exemple, en impose : comme pour Les Dents de la mer, le film commence sur le sigle Universal avec en fond sonore des bruits de nature (de jungle ?), menaçants – et cette fois, pas de musique introductive. Il fait nuit, il règne une certaine agitation : une énorme cage sort des palmiers et vient atterrir au milieu d’une équipe visiblement sous tension. Qui y a-t-il à l’intérieur de cette cage ? En tout cas, ça remue, ça respire fort et c’est agressif. D’ailleurs, quelques minutes plus tard, un employé venu en ouvrir la porte se fait bouffer sous les yeux de ses camarades par la créature invisible, mais redoutable, dont on ne perçoit que l’œil ; cette créature à la pupille fendue semble insensible aux coups de tasers… Et le garde-chasse Muldoon (Bob peck) de hurler à ses gars : « Abattez-la ! Abattez-la ! »… Diantre ! Voilà une introduction aussi alléchante qu’une bonne fondue savoyarde de chez tante Yvonne ! Certes, aujourd’hui, ça nous paraît banal de voir des dinosaures à l’écran : la plus insignifiante série ou le film le plus naze en mettent ; mais, replongez-vous un instant dans le contexte de l’époque, où la vision de monstres préhistoriques animés en 3D était alors totalement inédite, et où ce genre de créatures ne faisait plus frissonner les foules depuis longtemps, et vous saisirez le succès du film de Spielberg. D’ailleurs, Spielberg rappellera « Les gens sont allés voir et revoir ce film à cause des dinosaures ».

Auparavant animés en stop motion selon la technique de Ray Harryhausen (qui aimera d’ailleurs beaucoup Jurassic Park), depuis le fameux Le Monde perdu de Willis O’Brien (1925) jusqu’au Quand les dinosaures dominaient le monde, de Val Guest (1971), en passant par le King Kong de 1933 (Merian Cooper et Ernest B. Schoedsack), les dinosaures que Spielberg entend réanimer en utilisant des moyens plus actuels, plus modernes (le premier personnage entièrement en images de synthèse du cinéma est le chevalier du vitrail dans Le Secret de la pyramide, sorti en 1985, créé par ILM, supervisé par Pixar et produit par Amblin donc… Spielberg), rendront directement hommage à leurs cousins imaginés par ces maîtres du fantastique. Pour ce faire, Spielberg se tournera vers la société d’effets spéciaux de Georges Lucas, Industrial Ligt & Magic, pour animer les monstres. Deux années d’effort et un budget de 60 millions de dollars firent du projet une pure merveille. Même aujourd’hui, je dois avouer que, bien qu’on perçoive ici et là les vieillissements d’une 3D à ses débuts, le résultat reste fort appréciable. Samuel L. Jackson, notamment, est vachement bien fait en images de synthèse !… Quant aux animatroniques, ce sera le job des studios de Stan Winston, créateur des robots Terminator, Predator ou Aliens le retour.

Vous dites que ce sont vos poules qui ont fait ça ?...
Vous dites que ce sont vos poules qui ont fait ça ?…

Avec Jurassic Park, Spielberg entend se débarrasser de son image de réalisateur « mielleux » (il y parviendra encore mieux avec La Liste de Schindler) : le film comportera donc une bonne part de noirceur sauvage, voire de sanguinolent, et rappellera le Spielberg d’Indiana Jones et le Temple maudit (1984), mais surtout, plus distinctement, celui du bain de sang des Dents de la mer. Le (re)nouveau Steven, cruel, tortionnaire, lance à présent ses monstres affamés sur les femmes… et même les enfants, qui vont jusqu’à se faire électrocuter, profitant de son image de cinéaste le plus politiquement correct pour tout se permettre ! Ici, on est loin des gentilles créatures à la E.T. : les dinosaures « méchants » sont fourbes, rusés – à l’image du Dilophosaure du film, celui qui tue le traître –, rapides, sanguinaires et destructeurs. La mort qu’ils réservent à certains protagonistes est peu glorieuse : comme l’avocat, dévoré sur ses chiottes !… Même les héros sont antipathiques ou losers, à commencer par Grant, qui déteste les enfants et va même jusqu’à expliquer à l’un d’entre eux avec un plaisir sadique comment une meute de raptors s’y prenait pour déchiqueter sa proie… Et la seule femme de Jurassic Park (à l’exception de la petite Lex), Ellie, boitera pendant toute la seconde partie du film. Niark ! Niark ! Niark !

Le monde des dinosaures est un monde sauvage où seule la loi du plus fort règne. Un peu comme dans ma salle de bain… Les humains, quand ils sont protégés par leurs barbelés et clôtures électrifiées, peuvent encore se permettre de se prendre pour les maîtres des lieux… Mais, quand les barrières tombent, quand ce qu’il y avait d’enfermé dedans se répand partout, là, ils en mènent moins large ! Ça balise chez les primates ! D’autant que ce monde sauvage, reconstruit à l’image de ce qu’il fut il y a des millions d’années, est circonscrit à une île perdue au large du Costa Rica, donc cernée d’eau et dont l’unique moyen d’accès (et de fuite) est la voie des airs. Jurassic Park, quelque part, montre la revanche de la nature sur le monde moderne – monde moderne symbolisé par la science indélicate, la recherche du profit (« J’ai dépensé sans compter » dira Hammond) et la vanité des hommes. En violant les lois de la nature, comme le fait remarquer le mathématicien Ian Malcom (Jeff Goldblum), l’homme ne met-il pas sa propre survie en jeu ? En faisant renaître des créatures destinées à s’éteindre d’une manière ou d’une autre, pour laisser la place à une autre espèce souveraine, en l’occurrence nous ; en faisant cohabiter deux mondes distants de millions d’années, ce qui n’aurait jamais dû se passer, ne joue-t-on pas avec le feu ? Et qui est assez fou pour prétendre prévoir ce qu’il adviendra par la suite de cette rencontre ? Face à ces monstres affamés du Trias, du Crétacé et du Jurassique, quel poids pèse une bande de savants surdiplômés ? Et pourquoi Etienne Daho danse-t-il toujours de la même façon dans ses clips ? Et y a-t-il encore du linge à laver ?

Jurassic Park

Malgré les effets spéciaux sophistiqués et franchement novateurs de Jurassic Park, Spielberg aura la bonne et sage idée de ne pas les utiliser à foison, mais avec intelligence et « invisibilité ». En clair, les effets spéciaux ne prennent pas le dessus sur l’histoire qu’ils sont censés servir. La scène avec les enfants à l’intérieur de la voiture est ainsi terriblement frappante, et ce, sans un étalage d’effets spéciaux, malgré la présence robotique et numérique du T-Rex ! On sent ce qu’ils ressentent, on voit ce qu’ils voient et on est effrayé avec eux depuis l’intérieur de leur habitacle qui, soudain, paraît si fragile. Un simple jouet aux yeux du Roi du Crétacé. Ce parti-pris rend le film d’autant plus efficace et prouve à ceux qui avaient encore un doute le savoir-faire de son réalisateur.

Savoir-faire, agrémenté, sans honte aucune, mais avec un sens des affaires certain, d’un véritable merchandising autour et même dans le film. En amont de la sortie de Jurassic Park, Spielberg tentera d’intéresser le public, et notamment les enfants, aux dinosaures. Il produit ainsi en 1988 le dessin-animé Le Petit Dinosaure et la Vallée des merveilles ainsi que plusieurs documentaires pour la télévision. Evidemment, le parc du film rappelle celui d’Universal Studios, à Hollywood, où l’attraction Jurassic Park – sans doute l’une des meilleurs du parc, selon moi –, ouvrira quelques années plus tard. Mais, surtout, il y a dès le début du film ces ouvriers en casquette à l’effigie du parc, et donc du film. C’est ce même logo que l’on voit plus tard sur les Ford Explorer qui explorent les allées du parc ou, mieux encore, lors d’un long travelling sur une boutique de souvenirs, sur les jouets, assiettes, vêtements et autres produits destinés aux clients du parc. Une pub pour le film… dans le film ! C’est-y pas fort, ça ? Pure ironie ou vrai business, l’auteur est suffisamment sûr de son talent pour se permettre les deux. Après le film, en tout cas, les jouets et jeux vidéo estampillés Jurassic Park s’arracheront comme les lambeaux de chair d’un Stégosaure malchanceux entre les dents d’un Allosaure affamé. Yves Coppens, sort de ce corps !

L'animal de compagnie de demain ?
L’animal de compagnie de demain ?

Avec une recette faramineuse de 900 millions de dollars (aujourd’hui 20e plus gros succès du box-office), globalement épargné et même salué par la critique – les journalistes percevant à juste titre qu’il représentait une révolution dans la façon dont les films seraient désormais tournés –, Jurassic Park marque encore le spectateur d’aujourd’hui et son thème musical, signé John Williams, est ancré dans nos oreilles paraboliques pour longtemps. Certes, l’intrigue est succincte, mais Spielberg la met en place avec suffisamment de talent et de sincérité pour qu’elle soit haletante et jouissive. L’ère de l’image de synthèse que Jurassic Park a enclenchée contient de nombreux déchets, noyés sous des flots d’effets spéciaux sans vie et il est bon de se rappeler l’habilité, la sobriété du film de Spielberg. Avec ses défauts et ses qualités, Jurassic Park est, sous sa facture lisse, un condensé de tous ces mystères qui animent le cinéma de Steven Spielberg.

A noter enfin que le film est pour moi le meilleur de la trilogie. Un quatrième devrait sortir en 2014.

Haydenncia

Source : Julien Dupuy, Laure Gontier et Wilfried Benon : Steven Spielberg, éd. Dark Star, 2001.

Le requin qui valait 470 millions de dollars !

     

Les Dents de la mer n’est pas un film effrayant en soi ; cependant, quand on le visionne très jeune, mettre le gros orteil dans une baignoire devient dans les jours suivants une épreuve d’une insondable difficulté. On a tous, après avoir vu le film, connu un certain malaise en se baignant dans la mer sans avoir pied. La peur d’être happé par quelque chose, même un mérou, nous donnait des sueurs froides. Et cette frayeur était encore plus fondée quand on nageait au large de la Réunion après s’être fait une entaille au genou.

Bon, je résume l’histoire, mais tout le monde, je pense, la connaît.

Nous sommes donc à Amity, petite station balnéaire tranquille et pépère située sur la côte est des États-Unis, mais qui se voit prise d’assaut par un grand (très grand) requin blanc amateur de chair humaine. Après plusieurs attaques, Martin Brody (Roy Scheider), chef de la police fraîchement exilé de New York, Matt Hooper (Richard Dreyfuss), océanographe fortuné et le capitaine Quint (Robert Shaw), vieux loup de mer solitaire et chasseur de requins émérite, décident de partir tuer la bête.

Ils seront sponsorisés par Captain Iglo.     

Sorti en 1975 aux États-Unis, Les Dents de la mer, adapté d’une nouvelle de Peter Benchley, offre à Steven Spielberg la consécration mondiale et fait du film le premier blockbuster cinématographique. Pourtant, la partie n’était pas gagnée d’avance. Le tournage en mer doit se faire dans un mauvais temps répété ; Bruce, l’énorme requin animatronique, ne fonctionne que très rarement ; le temps de tournage se prolonge et explose le budget du film… Heureusement, Les Dents de la mer, qui a coûté 9 000 000 de dollars, est une réussite totale et en rapporte 470 000 000 ! Diantre ! Pourquoi un tel succès ?

Plusieurs raisons, mes amis. Premièrement, la réussite du film est en partie due à son héros, Martin Brody, superbement joué par Roy Scheider, qu’on pourrait plutôt qualifier d’antihéros, tant cet homme ordinaire, père de famille phobique de la mer, est l’antithèse de l’aventurier romantique habituel de ce genre de film. Le spectateur aura donc plus de facilité à s’identifier à lui. Cet homme, c’est un peu vous ou moi, si vous voulez – ou plutôt vous, car moi, ces ridicules bestioles que sont les requins, je les utilise comme planche de surf ! Venez me voir à Lacanau le 25 avril prochain ;). Comment ça, il n’y a pas de requins blancs à Lacanau ?! Passons, bande d’ignorants.

Deuxième élément important du film, qui explique grandement son succès : la suggestion. Plutôt que de dévoiler le monstre, le film de Spielberg utilise les plans subjectifs, ou bien un simple aileron, pour jouer avec nos nerfs, et le requin n’apparaît véritablement que dans la dernière partie du film. Sa présence est dans un premier temps sous-entendue par la musique angoissante et répétitive de John Williams et ça, c’est un vrai coup de maître ! Ça y’est, vous avez ce petit gimmick en tête, hein ! Eh ! Eh ! Dans la même idée d’évocation, Les Dents de la mer, s’il est sanglant – et encore –, a l’habilité de ne pas verser dans le gore voyeuriste. Néanmoins, deux courtes scènes d’autopsie (le cadavre de la jeune étudiante et l’ouverture du requin-tigre), des photos de corps mutilés, ainsi que les différentes attaques offrent leur petite dose de liquide écarlate – la scène la plus impressionnante à ce sujet étant sans doute celle du gamin tué sur son pneumatique et de tout ce sang qui se distille dans l’eau et remonte à la surface. Moi, ça me donne soif tout ça ! Enfin, toujours selon la même formule, il convient de souligner la force et l’efficacité de certains dialogues, notamment celui, effrayant, du capitaine Quint racontant son épopée de survivant du sous-marin l’Indianapolis, dans la troisième partie du film. Ou encore cette remarque du maire d’Amity, qui refuse que Hooper ouvre le requin-tigre pour s’assurer qu’il s’agisse du bon requin : « Ne comptez pas sur moi pour le voir dégobiller le petit Kintner sur le quai ! ».

De façon plus technique, on peut remarquer dans cette œuvre de Spielberg plusieurs constantes. Tout d’abord, il convient de noter l’aspect ternaire du film. Spielberg utilise en effet le chiffre « 3 » dans toute sa construction narrative, et cela au-delà du schéma typique de tout film catastrophe : calme apparent – irruption du danger – retour à la stabilité. Il y a trois personnages principaux (Brody, Hooper, Quint) ; les trois éléments de la famille idéale sont tués (femme, enfant, homme…, voire chien) ; trois barriques remontent à la surface ; on aperçoit trois mouettes à la cinquante-troisième minute sur la gauche de l’écran…

Les Dents de la mer repose également sur l’idée d’oppositions, de dualité omniprésente pendant tout le film : évidemment, le premier de ces conflits est celui qui oppose Brody au requin, mais pas seulement. De façon plus globale, la station balnéaire d’Amity, entité à part entière, est attaquée fréquemment par le requin-monstre ; le maire têtu s’oppose aux directives émises par le chef de police Brody quant à la fermeture des plages ; une certaine mésentente règne dans un premier temps entre le capitaine Quint et le jeune océanographe Hooper ; enfin, la dualité souveraine de ce film demeure celle, éternelle, millénaire, de la mer contre la terre. Amen.

Dernier élément notable : la course-poursuite. C’est la jeune fille poursuivie par l’étudiant le long des dunes ; le maire qui court après Brody pour le faire changer d’avis quant à l’interdiction des plages ; les pêcheurs qui traquent le requin ; le requin qui traque ses proies (en cela il est le principal poursuiveur du film) et enfin, nos trois héros qui poursuivent le requin-monstre afin d’en finir avec lui.     

Au final, Les Dents de la mer est un film efficace, réussi, qui range Steven Spielberg dans la catégorie des grands réalisateurs, et qui va remplir les cinémas et vider les plages pendant l’été 1975. Seul défaut, l’aspect un peu trop mécanique du requin, justement ; mais en même temps, on le voit finalement assez peu, et puis franchement ça va…. Enfin, il y aura toujours les défenseurs des requins qui pesteront contre un film qui aurait ruiné une réputation déjà bien mal acquise. Ça n’est pas totalement faux. On nous dira toujours que le crocodile, le cobra, le moustique ou la dinde tuent plus d’hommes chaque année que le requin, malgré une certaine recrudescence des attaques ces derniers mois. Mais dans ce cas, que les défenseurs des extraterrestres n’aillent pas voir Alien et ceux du Nord de la France Bienvenue chez les Ch’tis. Eh !

NDLR : Pour cette critique, je me suis aidé de l’excellent livre sur Steven Spielberg de Julien Dupuy, Laure Gontier et Wilfried Benon : Steven Spielberg, éd. Dark Star, 2001.

Pour finir, ce petit hommage à Franquin…

Image tirée de FRANQUIN : Idées noires, L’Intégrale, Fluide Glacial, Paris, 2007.

Haydenncia

Cheval de Guerre, de Steven Spielberg (2011)

Quand j’étais petit, j’avais une trouille bleue des chevaux. Il y avait un haras, pas loin de chez moi, et parfois mes parents m’y emmenaient et je devais les suivre près des box. La taille, mais aussi la tête concave et longue de ces grands canassons (je ne parle pas de mes parents) m’effrayaient et leurs gros yeux cernés de mouches (je ne parle toujours pas de mes parents) hantaient pendant plusieurs nuits mes cauchemars de petit garçon. Les yeux fermés, seul en pyjama dans mon lit trop grand, je voyais se pencher au-dessus de moi au beau milieu de la nuit un homme à tête de cheval, vêtu d’un sweat Waikiki et de baskets qui clignotent, et qui se mettait à me crier dessus en ouvrant grand les naseaux et les yeux : « Je t’avais dit d’emporter tes crayons de couleur !!! ». Je me réveillais en sueur ; pour moi, la nuit était terminée. Oui, je détestais les chevaux. Leur hennissement, leur respiration bruyante et le choc de leurs sabots sur le sol quand ils s’ébrouaient, ajoutaient à mon effroi et je ne pouvais pas m’en approcher ni les toucher, de peur qu’ils me happent avec leurs grandes dents à la Morandini et qu’ensuite… bah… Ils m’arrachent un bras ? Ils me mangent ? Enfin, toujours est-il que je refusais d’être à moins d’un mètre d’eux. Il n’y avait pas d’explication à cette peur, comme on n’explique pas la peur du vide, de l’orage ou des nains de jardin.

Depuis, cette angoisse a disparu, même si je reste méfiant vis-à-vis de la « plus belle conquête de l’homme ». Est-ce la raison pour laquelle ce film d’un réalisateur que pourtant j’aime beaucoup ne me tentait guère ? Allez savoir ! Néanmoins, par un pâle après-midi de juin, je me décidais à regarder Cheval de guerre et je lançais le DVD… J’allais le récupérer dans le jardin, un peu honteux, et cette fois-ci, je lançais le film correctement, à savoir dans le lecteur approprié.

L’histoire est celle d’un jeune anglais, Albert, dont le père fermier a acquis au prix fort – alors que la famille est au bord de la banqueroute – un beau et costaud cheval, baptisé Joey, qu’il compte utiliser pour labourer son champ, même si ce n’est pas le type de cheval approprié. Aussitôt, Albert se lie d’une grande amitié et d’une profonde passion pour son cheval, et on se dit que rien ne les séparera jamais, pas même la loi, pas même les hommes, pas même la mort, et encore moins leur religion respective (Joey est bouddhiste, tendance dure) !

Malheureusement, nous sommes en 1914 et la Première Guerre mondiale éclate. Or, en ces temps-là, mes enfants, les jeunes se tenaient tranquilles, et les chevaux jouaient encore un grand rôle militaire. Aussi, le père d’Albert, qui n’a plus un sou, décide sans en référer à son fils de vendre Joey à la cavalerie britannique. Le militaire qui acquiert le cheval jure au jeune homme en larmes qu’il prendra soin de son cheval : « Je ne le mangerais qu’avec de la vraie moutarde de Dijon et de la sauce à la menthe », prend-il soin de lui préciser.

Joey est envoyé au front, passant des champs de patates aux champs de batailles, et de la pluie britannique à la pluie d’obus. C’est le début d’une grande aventure pour le cheval. A l’heure où la guerre s’industrialise et s’ouvre à la technologie mortifère (gaz de combat, artillerie lourde, mitrailleuses, minitel…), Joey passe des mains des Anglais à celles des Allemands, soit pour fondre sur l’ennemi, soit pour tracter de gros canons. Il est ensuite recueilli dans une ferme française : il rencontre Alexandra Ledermann qui lui apprend à danser le jerk sur de la musique pop, avant d’être récupéré par les Allemands, où un petit caporal moustachu et nerveux vient lui murmurer à l’oreille le concept doux et berceur de « TOTALER KRIEEEEEEG !!! ».

Quoiqu’il en soit, le cheval ne laisse jamais indifférent ceux qui croisent son chemin, pour le meilleur et pour le pire, et très vite dans les rangs de la Tripe-Entente ou de la Triplice, Joey devient une Starr, pardon, une star (j’avoue, c’était facile…). Décidé à retrouver ce cheval qu’il s’était juré d’épouser à la White Wedding Chapel de Las Vegas, Albert, malgré son jeune âge, s’engage dans l’armée britannique et part pour le front français, au sein d’un des conflits les plus sanglants du XXe siècle. Une vraie boucherie… chevaline ! Ah ! Ah !

« Tu vas rire, mais j’ai mangé ta mère en lasagnes ce midi ! »

Au sortir du film (sur fond orangé avec soleil couchant), j’étais un peu embêté. D’abord, parce que Spielberg m’a peu déçu dans sa longue carrière, mais que là, c’était le cas. Ensuite, parce que je venais de me rendre compte que ça faisait maintenant dix jours que je n’avais pas sorti ma grand-mère de la cave… Attendez une minute…

MAMIE ?!!!………………………….

Bon…

Je reprends et j’explique ma (petite) déception. Certes, la photo est magnifique et certains plans sont de toute beauté. L’on a également droit à quelques belles scènes, comme lorsque Joey se retrouve prisonnier des barbelés et que deux combattants ennemis arrivent chacun de leur tranchée pour l’aider, profitant de cette occasion unique et inhabituelle pour faire connaissance. Bien trouvé. Néanmoins, les musiques, grandiloquentes, sont agaçantes, surtout en première partie du film. Pour une fois, John Williams déçoit. On a parfois l’impression qu’au détour d’un plan, alors que les violons s’envolent, Laura Ingalls va courir vers nous des pâquerettes à la main en sautillant par-dessus les herbes hautes, accompagnée de ses amis les papillons. Le film dégouline de bons sentiments, réguliers dans l’œuvre de Spielberg, mais ici franchement à la limite du pathos.

Malgré cela, on ne peut pas dire que Cheval de guerre soit fort en émotions. Oui, la guerre c’est mal. Oui, les hommes se conduisent comme des animaux et même un cheval ou une poule peuvent se montrer plus dignes qu’un être humain. Et puis – désolé les amis des bêtes –, cette description de la Première Guerre mondiale, véritable carnage humain avant tout, principalement axée sur l’histoire d’un cheval, moi ça m’a un peu mis mal à l’aise. Surtout quand, comme moi, on l’a faite cette putain de guerre ! Ah ! Je vous raconte pas Verdun, mes enfants ! Je vous raconte pas parce que j’y étais pas… Je fabriquais des pointes pour les casques allemands, à l’arrière… Faut bien gagner sa vie ! Eh !

Au final, ce film au petit trot m’a semblé long, parfois ennuyeux, un peu trop lisse, quelques fois intéressant. Je n’ai pas détesté, je n’y ai pas non plus pris du plaisir. J’irais presque jusqu’à dire que c’est un film destiné à la jeunesse. Presque. D’autant que le film est tiré d’un roman pour enfants de Micheal Morpurgo, publié en 1982. En tout cas, ça n’est certainement pas celui des films de Spielberg que je reverrais le premier. Bref, un petit Steven, mais un film qui se regarde quand même, surtout pour les amateurs d’équitation ou les fans de Sophie Thalmann.

Haydenncia