Le Monde perdu, de Steven Spielberg (1997)

Le Monde perdu affiche

« Une suite ?! Comment ça une suite !!! GLPHKZRKGPL… !!! ».

Voilà grosso modo la réaction d’Hollywood lorsque Steven Spielberg, alors auréolé de deux Oscars pour La Liste de Schindler (1993), annonce qu’il désire tourner une suite à Jurassic Park (1993). Le cinéaste, qui vient d’acquérir avec La Liste – film sérieux sinon dramatique – la légitimité qui lui manquait, est pourtant dans une situation exceptionnelle où il peut tourner ce qu’il veut, comme après le succès d’E.T. en 1982. Eh bien, de la même manière qu’une bonne dizaine d’années plus tôt, il s’était attelé à un second volet des aventures d’Indiana Jones, Spielberg décide de tourner une suite. Voilà. C’est comme ça. Faut pas chercher.

Quatre ans après le terrible fiasco de son Jurassic Park, le milliardaire John Hammond (Richard Attenborough) rappelle le Dr Ian Malcolm (Jeff Goldblum) pour l’informer de son nouveau projet. Sur une île déserte, voisine du parc, vivent en liberté des centaines de dinosaures de toutes tailles et de toutes espèces. Ce sont des descendants des animaux clônes en laboratoire. D’abord réticent, Ian se décide à rejoindre le docteur quand il apprend que sa fiancée fait partie de l’expédition scientifique. Il ignore qu’une autre expédition qui n’a pas les mêmes buts est également en route.

Souvenez-vous, Jurassic Park, ce documentaire animalier sur les lézards dont vous pouvez voir la critique ici (autopromotion, publicité, chatouillis des tétons). Le Monde perdu (dont le titre est évidemment un hommage au Monde perdu de 1925 signé Harry O. Hoyt) nous apprend en fait que ces lézards naissaient sur une seconde île et qu’ils étaient ensuite rapatriés sur le site du parc d’attractions. Depuis que les humains ont quitté les lieux, les dinosaures, qui nous sont désormais familiers, vivent à l’état de nature et procréent comme des lapins. Parmi eux, Michel Drucker et Line Renaud.

Or, une bande de mercenaires/chasseurs/ostréiculteurs hautement équipés envisage d’en capturer quelques-uns pour ensuite les rapatrier sur le continent, monter une espèce d’immense cirque et se faire un max de pognon. L’argent, les affres du capitalisme, le profit sont ici dénoncés, quand, dans le premier volet, c’était plutôt la technologie non maîtrisée, le danger de jouer avec la nature et les règles – affligeantes – du poker suisse qui étaient montrés du doigt.

Les dinosaures sont donc de retour et avec eux Jeff Goldblum, qui d’ailleurs comme eux a aujourd’hui disparu de la surface de la Terre. Peut-être qu’un jour on retrouvera son squelette dans le Montana… Bref, le scientifique est désormais le personnage principal du film, aidé par Julianne Moore, nouvelle venue à la tête une équipe d’amateurs passionnés, curieux d’un phénomène incroyable, mais néanmoins soucieux de l’équilibre de la planète. Il y a aussi la fille de Goldblum, incrustée dans l’histoire un peu à l’improviste, et visiblement uniquement là pour jouer le rôle de « l’enfant dans un film de Spielberg ». D’ailleurs, encore ici, on retrouve le thème cher à Spielberg de la famille déchirée. Allez me chercher Freud qu’on règle tout ça une fois pour toutes !

Quelque part dans la forêt de Rambouillet
Quelque part dans la forêt de Rambouillet…

Pour moi, ce Monde perdu est évidemment moins surprenant que Jurassic Park premier du nom, mais aussi un peu moins bien – même si ça reste un bon film et un agréable spectacle. De toute façon, du 1 au 3 (qui n’est plus de Spielberg), la série est sur une pente descendante.

Mais si l’on compare Le Monde perdu à Jurassic Park, rien que le début est moins spectaculaire. La fillette d’une famille de nouveaux riches accostée avec leur yacht sur les abords de l’île aux dinos, se fait attaquer par une bande de compsognathus, sorte de poulets carnivores, cousins grouillants des Oiseaux de Hitchcock. La mère accourt sur les lieux et hurle de terreur. Notre sang se glace. Hop ! Façon début des Trente-neuf marches de Hitchcock, toujours lui, le cri de la mère dans la scène d’ouverture est immédiatement relayé par le bruit du métro qui passe, et l’on découvre un Jeff Goldblum désabusé dans un milieu urbain, souterrain et pourtant rassurant. Un enfant attaqué (tué) chez Spielberg ? Diantre, en voilà d’une révolution ! Hélas, quelques minutes plus tard, le réalisateur corrige sa copie et, en bon élève garant d’une certaine morale, nous révèle que la petite fille se porte bien. L’honneur familial est sauf. Dommage.

Il n’en demeure pas moins que le film comporte de savoureuses séquences, dont la plus marquante est sans doute celle du camion suspendu au-dessus du précipice. J’ai connu ça une fois, avec ma Twingo. Un fossé, pas loin de Châteauroux. Reste qu’avec ce passage, véritable clou du film, le suspense, la tension sont bien là. Quand Julianne Moore se tient sur le pare-brise qui se craquelle sous son poids au-dessus du gouffre, dans une séquence qui s’étire tout en jouant sur une série de plans courts, et qui évacue une musique omniprésente le reste du temps, on retrouve le Spielberg qu’on aime. Ici, le cinéaste fait confiance à sa seule mise en scène qui acquiert, soudain, une puissance phénoménale. Pas de doute, Spielberg sait y faire !

La scène du bivouac avec tonton T-Rex qui vient faire du camping est, également, croustillante (c’est le cas de le dire). Tout comme la séquence finale dans les rues de San Diego, jubilatoire. Ou celle dans la salle de bain avec Julianne Moore. Mais, je crois que ce n’est pas dans ce film-ci.

"Maman est très en colère !"
« Maman est très en colère ! »

Paradoxalement, le film dénonce un certain capitalisme sans scrupule (pléonasme ?) et pourtant, avec cette suite, Spielberg entend bien en donner aux spectateurs pour leur argent et donc, double le nombre de dinosaures à l’écran. C’est carrément un écosystème que nous découvrons ici, notamment lors de la séquence remarquablement mise en scène du safari.

Une autre raison explique cette surenchère. Au moment où Spielberg écrit son scénario, on annonce pour 1998 le film d’un « disciple » (raté) de Spielberg, Godzilla, de Roland Emmerich, où le monstre de Toho déambulera dans les rues de New York. Le film de Spielberg risque de faire pâle figure avec ses dinosaures qui ne menacent guère que l’équilibre écologique d’une île perdue au milieu de la mer ! Le cinéaste décide alors de modifier le scénario et ainsi se justifie la dernière partie, dans laquelle la créature dévaste la ville de San Diego, et qui tranche nettement avec le reste du récit. En même temps, Le Monde perdu aura la bonne idée de sortir avant Godzilla et le film pas terrible d’Emmerich le patriote sera un relatif échec. Bien fait pour ta gueule !

Le Monde perdu est donc partagé entre une morale anticapitaliste et une ambition de blockbuster. Mais, après tout, on ne demande pas à un tel film d’être projeté dans une arrière-salle pour cinéphiles intransigeants : c’est bien d’un film de divertissement, d’un film à grand spectacle dont on parle. Une certaine critique de l’époque croyait que Spielberg avait, avec La Liste de Schindler, dépassé ce genre d’enfantillages. Mais, Spielberg – et c’est là qu’il est bon – est un réalisateur touche-à-tout. Il fait partie de ces réalisateurs qui ont besoin de revenir régulièrement aux sources, et pour notre plus grand plaisir.

En résumé, voilà un film bien sympathique, pas du niveau du premier volet, mais qui comporte tout de même des morceaux de bravoure qui comptent parmi les plus habiles que le cinéaste américain nous ait jamais offerts. Bon, j’arrête là, car je crois que crétacé pour aujourd’hui.

Haydenncia

P.-S. Par contre, et je compte sur vous pour m’éclaircir sur ce point, je n’ai toujours pas compris comment le tyrannosaure, enfermé dans la cale du bateau, fait pour dévorer tout l’équipage. Je vais aller poser la question à Jean-Michel Apathie, lui qui sait tout sur tout. Je vous tiens au courant. Biz

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9 réflexions sur “ Le Monde perdu, de Steven Spielberg (1997) ”

  1. J’ai vraiment beaucoup de mal avec cette suite, pourtant je suis pas exigeant avec tonton Spielberg. On sent que le bonhomme se fait plaisir lorsque le T-Rex va en ville, mais tout ce qui mène à ça est bateau et d’un ennui, excuse au climax épique. C’est comme le personnage de Malcolm – culte dans le 1er – qui est ici démystifié au profit de l’action et de la morale familiale… Mais bon ça fait longtemps que je l’ai pas revu, et ton excellente chronique titille mon intérêt à me le refaire.

  2. Je suis d’accord avec toi quant au personnage de Malcom. Même s’il reste toujours aussi sympathique avec ses répliques cyniques et désabusées, il perd un peu du charisme qu’il avait dans le premier volet. C’est la même chose avec Sam Neil qui revient en petite forme dans le troisième épisode de la série (dans lequel même le T-Rex est démystifié…TRAHISOOOOOOOOOOON !!!!)

  3. Même s’il est un peu en-dessous du premier opus, je garde de l’affection pour ce Monde Perdu (et ses clins d’oeil multiples à quelques grands classiques du cinéma).Cela dit, je suis, avec Spielberg, toujours très bon public.

  4. Par rapport à beaucoup d’autres films « à grand spectacle », celui-ci est évidemment d’excellente facture. Bon, je vais chasser deux-trois mammouths et je reviens.

  5. Peut-être le moins bon des trois pour moi, Spielberg ayant cédé un peu trop vite aux sirènes du pognon pour rempiler. En même temps, ça lui permet de mettre en chantier des projets plus « sérieux » et sans doute potentiellement moins rentables. Si le Johnston suivant n’est pas un grand film, il n’en demeure pas moins un alienlike assez bien fichu, et doté de personnages (William Macy en mode « Fargo ») autrement plus jouissifs.

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