Les Dents de la terre

Jurassic Park, de Steven Spielberg (1993)

Affriche américaine du film

Tout comme l’adulte l’est par les requins, l’enfant qui est en nous reste fasciné par les dinosaures. L’un et l’autre ont en commun d’être perçus comme des monstres à la fois réels et insaisissables, hors-normes et dangereux. Le « petit plus » des dinos, cependant, c’est leur taille : certains de ces animaux furent les plus gros que la terre ait jamais portés, avec la baleine bleue et le dindon transgénique… Aujourd’hui, le nom de quelques-unes de ces bestioles est même parfaitement connu du grand public, à commencer par l’ultramédiatisé mais tellement charismatique Tyrannosaure et ses deux petits bras ridicules (quand il vous dit au revoir, celui-là, ça doit pas être pratique…). Même ma grand-mère connaît le T-Rex et tente, sournoise, de l’incruster dans chaque partie de Scrabble… Cette fascination, en plus d’un merchandising plutôt malin, explique sans doute l’immense succès du film de Spielberg. Film que je vais détailler, critiquer et agrémenter de poivre juste après ce mot incongru que voilà : « nomenclature ».

Alors qu’ils sont en train d’effectuer des fouilles dans le Montana, le couple de paléontologues Grant (Sam Neill) et Ellie (Laura Dern) reçoivent la visite du milliardaire John Hammond (Richard Attenborough), qui vient leur proposer de visiter le futur plus grand parc à thème du monde, qu’il vient d’ouvrir sur une île au large du Costa Rica. Son équipe scientifique est en effet parvenue à recréer des dinosaures grâce à des traces d’ADN retrouvées dans le sang d’un moustique fossilisé…. Parmi eux, d’inoffensifs Brachiosaures ou Parasaurolophus… mais également, des Vélociraptors (en vérité, des Deinonychus, les véritables Raptors étant beaucoup plus petits – c’était pour les paléontologues qui nous lisent) ou… un T-Rex.

Jurassic Park

Au début des années 1990, l’image de petit génie du fantastique de Steven Spielberg s’est quelque peu égratignée, après une suite de projets pas terribles, aux échecs critiques comme commerciaux (La Couleur pourpre en 1985 ; L’Empire du Soleil en 1987 ; Always en 1990 et Hook en 1991). Il est temps de réagir, comme le martèle souvent avec fermeté François Hollande… Enfin, je crois. Aussi, le réalisateur a la sage idée de revenir vers ce qui signa ses premiers succès : le blockbuster… Spielberg rêvait depuis l’enfance de tourner un film sur les dinosaures. Aussi voit-il dans le livre de Michael Crichton (Jurassic Park) une trame suffisamment crédible pour être adaptée au cinéma. Le livre contient d’ailleurs beaucoup plus de dinosaures que le film, et les personnages n’ont pas forcément les mêmes caractères. Toujours est-il qu’Universal acheta les droits pour le réalisateur, et ce dernier demanda à Crichton et David Koepp de lui concocter un scénario. Koepp imagina alors un film parlant de la revanche de vers de terre trop souvent utilisés comme appâts par les pécheurs : un immense ver de terre, le « maître des limaçons », aurait surgi des entrailles du monde avec une grande canne à pêche et se serait servi, à son tour, des pêcheurs, pour attraper des brochets, avant de se rendre compte qu’il pouvait lire l’avenir dans des huîtres… Spielberg refusa : on imagina un autre scénario, le bon cette fois.

Steven Spielberg et le tricératops en animatronique
Steven Spielberg et le tricératops en animatronique

Jurassic Park, préparé en parallèle avec La Liste de Schindler, plus intimiste, plus « cinéma d’auteur », a pour clair objectif de rapporter un max de tune, tout en rendant son impulsion à la carrière de Spielberg, notamment grâce à des effets spéciaux jamais vus jusque-là. On pourrait se dire qu’à la manière d’un Roland Emmerich, Spielberg aurait pu se  contenter de ce postulat de départ… mais non ! Il a su, avec ce film, créer une histoire, un suspense, des personnages attachants et des séquences devenues mythiques ! Rien que la scène d’ouverture, par exemple, en impose : comme pour Les Dents de la mer, le film commence sur le sigle Universal avec en fond sonore des bruits de nature (de jungle ?), menaçants – et cette fois, pas de musique introductive. Il fait nuit, il règne une certaine agitation : une énorme cage sort des palmiers et vient atterrir au milieu d’une équipe visiblement sous tension. Qui y a-t-il à l’intérieur de cette cage ? En tout cas, ça remue, ça respire fort et c’est agressif. D’ailleurs, quelques minutes plus tard, un employé venu en ouvrir la porte se fait bouffer sous les yeux de ses camarades par la créature invisible, mais redoutable, dont on ne perçoit que l’œil ; cette créature à la pupille fendue semble insensible aux coups de tasers… Et le garde-chasse Muldoon (Bob peck) de hurler à ses gars : « Abattez-la ! Abattez-la ! »… Diantre ! Voilà une introduction aussi alléchante qu’une bonne fondue savoyarde de chez tante Yvonne ! Certes, aujourd’hui, ça nous paraît banal de voir des dinosaures à l’écran : la plus insignifiante série ou le film le plus naze en mettent ; mais, replongez-vous un instant dans le contexte de l’époque, où la vision de monstres préhistoriques animés en 3D était alors totalement inédite, et où ce genre de créatures ne faisait plus frissonner les foules depuis longtemps, et vous saisirez le succès du film de Spielberg. D’ailleurs, Spielberg rappellera « Les gens sont allés voir et revoir ce film à cause des dinosaures ».

Auparavant animés en stop motion selon la technique de Ray Harryhausen (qui aimera d’ailleurs beaucoup Jurassic Park), depuis le fameux Le Monde perdu de Willis O’Brien (1925) jusqu’au Quand les dinosaures dominaient le monde, de Val Guest (1971), en passant par le King Kong de 1933 (Merian Cooper et Ernest B. Schoedsack), les dinosaures que Spielberg entend réanimer en utilisant des moyens plus actuels, plus modernes (le premier personnage entièrement en images de synthèse du cinéma est le chevalier du vitrail dans Le Secret de la pyramide, sorti en 1985, créé par ILM, supervisé par Pixar et produit par Amblin donc… Spielberg), rendront directement hommage à leurs cousins imaginés par ces maîtres du fantastique. Pour ce faire, Spielberg se tournera vers la société d’effets spéciaux de Georges Lucas, Industrial Ligt & Magic, pour animer les monstres. Deux années d’effort et un budget de 60 millions de dollars firent du projet une pure merveille. Même aujourd’hui, je dois avouer que, bien qu’on perçoive ici et là les vieillissements d’une 3D à ses débuts, le résultat reste fort appréciable. Samuel L. Jackson, notamment, est vachement bien fait en images de synthèse !… Quant aux animatroniques, ce sera le job des studios de Stan Winston, créateur des robots Terminator, Predator ou Aliens le retour.

Vous dites que ce sont vos poules qui ont fait ça ?...
Vous dites que ce sont vos poules qui ont fait ça ?…

Avec Jurassic Park, Spielberg entend se débarrasser de son image de réalisateur « mielleux » (il y parviendra encore mieux avec La Liste de Schindler) : le film comportera donc une bonne part de noirceur sauvage, voire de sanguinolent, et rappellera le Spielberg d’Indiana Jones et le Temple maudit (1984), mais surtout, plus distinctement, celui du bain de sang des Dents de la mer. Le (re)nouveau Steven, cruel, tortionnaire, lance à présent ses monstres affamés sur les femmes… et même les enfants, qui vont jusqu’à se faire électrocuter, profitant de son image de cinéaste le plus politiquement correct pour tout se permettre ! Ici, on est loin des gentilles créatures à la E.T. : les dinosaures « méchants » sont fourbes, rusés – à l’image du Dilophosaure du film, celui qui tue le traître –, rapides, sanguinaires et destructeurs. La mort qu’ils réservent à certains protagonistes est peu glorieuse : comme l’avocat, dévoré sur ses chiottes !… Même les héros sont antipathiques ou losers, à commencer par Grant, qui déteste les enfants et va même jusqu’à expliquer à l’un d’entre eux avec un plaisir sadique comment une meute de raptors s’y prenait pour déchiqueter sa proie… Et la seule femme de Jurassic Park (à l’exception de la petite Lex), Ellie, boitera pendant toute la seconde partie du film. Niark ! Niark ! Niark !

Le monde des dinosaures est un monde sauvage où seule la loi du plus fort règne. Un peu comme dans ma salle de bain… Les humains, quand ils sont protégés par leurs barbelés et clôtures électrifiées, peuvent encore se permettre de se prendre pour les maîtres des lieux… Mais, quand les barrières tombent, quand ce qu’il y avait d’enfermé dedans se répand partout, là, ils en mènent moins large ! Ça balise chez les primates ! D’autant que ce monde sauvage, reconstruit à l’image de ce qu’il fut il y a des millions d’années, est circonscrit à une île perdue au large du Costa Rica, donc cernée d’eau et dont l’unique moyen d’accès (et de fuite) est la voie des airs. Jurassic Park, quelque part, montre la revanche de la nature sur le monde moderne – monde moderne symbolisé par la science indélicate, la recherche du profit (« J’ai dépensé sans compter » dira Hammond) et la vanité des hommes. En violant les lois de la nature, comme le fait remarquer le mathématicien Ian Malcom (Jeff Goldblum), l’homme ne met-il pas sa propre survie en jeu ? En faisant renaître des créatures destinées à s’éteindre d’une manière ou d’une autre, pour laisser la place à une autre espèce souveraine, en l’occurrence nous ; en faisant cohabiter deux mondes distants de millions d’années, ce qui n’aurait jamais dû se passer, ne joue-t-on pas avec le feu ? Et qui est assez fou pour prétendre prévoir ce qu’il adviendra par la suite de cette rencontre ? Face à ces monstres affamés du Trias, du Crétacé et du Jurassique, quel poids pèse une bande de savants surdiplômés ? Et pourquoi Etienne Daho danse-t-il toujours de la même façon dans ses clips ? Et y a-t-il encore du linge à laver ?

Jurassic Park

Malgré les effets spéciaux sophistiqués et franchement novateurs de Jurassic Park, Spielberg aura la bonne et sage idée de ne pas les utiliser à foison, mais avec intelligence et « invisibilité ». En clair, les effets spéciaux ne prennent pas le dessus sur l’histoire qu’ils sont censés servir. La scène avec les enfants à l’intérieur de la voiture est ainsi terriblement frappante, et ce, sans un étalage d’effets spéciaux, malgré la présence robotique et numérique du T-Rex ! On sent ce qu’ils ressentent, on voit ce qu’ils voient et on est effrayé avec eux depuis l’intérieur de leur habitacle qui, soudain, paraît si fragile. Un simple jouet aux yeux du Roi du Crétacé. Ce parti-pris rend le film d’autant plus efficace et prouve à ceux qui avaient encore un doute le savoir-faire de son réalisateur.

Savoir-faire, agrémenté, sans honte aucune, mais avec un sens des affaires certain, d’un véritable merchandising autour et même dans le film. En amont de la sortie de Jurassic Park, Spielberg tentera d’intéresser le public, et notamment les enfants, aux dinosaures. Il produit ainsi en 1988 le dessin-animé Le Petit Dinosaure et la Vallée des merveilles ainsi que plusieurs documentaires pour la télévision. Evidemment, le parc du film rappelle celui d’Universal Studios, à Hollywood, où l’attraction Jurassic Park – sans doute l’une des meilleurs du parc, selon moi –, ouvrira quelques années plus tard. Mais, surtout, il y a dès le début du film ces ouvriers en casquette à l’effigie du parc, et donc du film. C’est ce même logo que l’on voit plus tard sur les Ford Explorer qui explorent les allées du parc ou, mieux encore, lors d’un long travelling sur une boutique de souvenirs, sur les jouets, assiettes, vêtements et autres produits destinés aux clients du parc. Une pub pour le film… dans le film ! C’est-y pas fort, ça ? Pure ironie ou vrai business, l’auteur est suffisamment sûr de son talent pour se permettre les deux. Après le film, en tout cas, les jouets et jeux vidéo estampillés Jurassic Park s’arracheront comme les lambeaux de chair d’un Stégosaure malchanceux entre les dents d’un Allosaure affamé. Yves Coppens, sort de ce corps !

L'animal de compagnie de demain ?
L’animal de compagnie de demain ?

Avec une recette faramineuse de 900 millions de dollars (aujourd’hui 20e plus gros succès du box-office), globalement épargné et même salué par la critique – les journalistes percevant à juste titre qu’il représentait une révolution dans la façon dont les films seraient désormais tournés –, Jurassic Park marque encore le spectateur d’aujourd’hui et son thème musical, signé John Williams, est ancré dans nos oreilles paraboliques pour longtemps. Certes, l’intrigue est succincte, mais Spielberg la met en place avec suffisamment de talent et de sincérité pour qu’elle soit haletante et jouissive. L’ère de l’image de synthèse que Jurassic Park a enclenchée contient de nombreux déchets, noyés sous des flots d’effets spéciaux sans vie et il est bon de se rappeler l’habilité, la sobriété du film de Spielberg. Avec ses défauts et ses qualités, Jurassic Park est, sous sa facture lisse, un condensé de tous ces mystères qui animent le cinéma de Steven Spielberg.

A noter enfin que le film est pour moi le meilleur de la trilogie. Un quatrième devrait sortir en 2014.

Haydenncia

Source : Julien Dupuy, Laure Gontier et Wilfried Benon : Steven Spielberg, éd. Dark Star, 2001.

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5 réflexions sur “ Les Dents de la terre ”

  1. Un grand Spielberg, n’en déplaise à ses détracteurs qui à l’époque ne furent pas tendres avec ce film (vu comme un divertissement pur et dur)…le deuxième volet est, à mon humble avis, au moins aussi bon et regorge de clins d’oeil cinématographiques délicieux.

  2. Pour ma part, je trouve le second volet légèrement en-dessous du premier (l’effet de surprise est passé), même si l’histoire tient la route, que Goldblum est génial et que le film contient de très bonnes scènes comme celle avec Julianne Moore en équilibre sur la vitre en train de se fissurer au-dessus du vide ; l’arrivée du T-Rex dans le camps de repos ; la poursuite des raptors dans les hautes-herbes ou le T-Rex en plein San Diego… ! Le troisième volet, quant à lui, est simplement un bon divertissement, mais j’ai été assez déçu. Quant au quatrième, sérieusement, je crains le pire… Encore un truc en 3D dégoulinant d’effets spéciaux, un bel emballage sans rien à l’intérieur ?

  3. Petit secret : par moment, Samuel L. Jackson est également en pâte à modeler, animé image par image – Tarantino reprendra le truc pour « Pulp Fiction » ^^… Au plaisir de lire tes commentaires 2flicsamiami

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