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Twelve Years a Slave, de Steve McQueen (2014)

        Fidèle à ses thématiques de prédilection – la déshumanisation latente, les conditions extrêmes du corps et de l’esprit de l’homme – Steve McQueen traite pour son troisième film de la période esclavagiste des Etats-Unis, en réunissant un casting de choix. Forcément tel sujet ne pouvait rester sans discussions, et les polémiques et autres regards critiques abondent depuis sa sortie aux USA. Chacun y allant de son commentaire, des critiques de cinéma évidemment, mais aussi des autres réalisateurs (Spike Lee, cela va sans dire), des historiens, des politiciens et j’en passe. Parler d’un film aussi délicat que Twelve Years a Slave – adapté de l’autobiographie de Solomon Northup -, c’est donc déjà se positionner dans une démarche historiographique (l’esclavage des Noirs aux USA) et cinématographique (la place de ce film dans la filmographie de son réalisateur).

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        Il n’aura échappé à personne que la production cinématographique récente aborde sans détour des sujets sensibles, et en particulier l’esclavage, dans des formes aussi diverses que la pantalonnade référentielle (Django Unchained) ou le biopic façon Actors Studio (Lincoln). McQueen, lui, opte pour le film arty sans concession, ne baissant jamais les yeux sur cette période honteuse de l’Histoire. En comparaison, les autres films traitant du sujet sortent de chez Disney ! Dans sa démarche jusqu’au-boutiste, le réalisateur britannique nous dis « Regardez-ça, mais regardez bon dieu », et le moins qu’on puisse dire, c’est que ça fait très mal ! La déshumanisation progressive des esclaves est traitée de manière frontale, commençant par la négation morale lors d’une vente aux esclaves verbalement sidérante dans un salon de la haute société (« Ma sensibilité est aussi épaisse qu’une pièce de monnaie », dixit le vendeur joué par Paul Giamatti). Mais ce n’est encore rien comparé à l’esclavagiste Edwin Epps, campé par un effroyable Michael Fassbender en pleine possession de son ignoble personnage. Rien n’est épargné, de la frustration sexuelle de celui-ci qui se déchaîne en retour sur ses esclaves, prenant un plaisir sadique à torturer et violer ses esclaves, et cela ouvertement revendiqué comme légitime selon la loi divine.

        Le corps comme réceptacle des pulsions abjectes d’une société pieuse et conservatrice et objet de souffrance, comme objet à vendre et à acheter, c’est cela l’idée centrale de Twelve Years a Slave, qui s’appuie sur la prestation de Chiwetel Ejiofor, dont la seule scène en plan-séquence de la pendaison résume le film et le parcours de Solomon Northup. Touchant du début à la fin, Twelve Years a Slave bénéficie en outre d’un traitement visuel irréprochable, rappelant la cruauté picturale d’un Goya, associée à un cadrage qui se veut épique mais qui n’exclut pas l’exploration intime de ses personnages en souffrance. Au final, c’est un film conjuguant brillamment la mémoire historique et le récit cinématographique, comme en témoigne l’imbrication des séquences qui se répondent entre elles. Toutefois, j’ai été un peu moins emballé par la mise en scène, McQueen offrant ici quelque chose de plus classique. Alors que le plan-séquence fixe de Hunger interrogeant l’engagement idéologique ou le somptueux travelling latéral nocturne de Shame témoignant de la vacuité existentielle dans les mégalopoles sont encore dans tous les esprits, la discussion en champ contre-champ sur l’esclavage (dans lequel Brad Pitt se rachète de son ignoble World War Z) parait vraiment terne, sans substance. Plus un passage obligé pour expliquer le point de vue (mais y avait-il besoin ?) de l’abolitionniste et son action pour libérer Northup. Dommage, il fallait vraiment peu pour faire de Twelve Years a Slave un bijou dans la lignée des deux films précédents de McQueen, mais il n’en reste pas moins un beau moment de cinéma et de remise en perspective historique.

Dr. Gonzo

American History X, de Tony Kaye (1998).

American History X affiche

Le skinhead néonazi (1) est un individu frustré, rare mais bruyant, habituellement alcoolisé, au visage généralement aussi massif que son nombril et à l’intellect aussi limité que son vocabulaire. Souvent en meute, lui qui aime le contact avec d’autres hommes virils (et quelques femmes débraillées à la coupe chealsea), le skinhead néonazi appartient à un groupuscule complètement anecdotique qui contient dans son nom le mot « national », « combat » ou « honneur » et dans lequel il a trouvé une nouvelle famille, lui l’exclu de la vie ; un groupuscule non avare en emblèmes qui fleurent bon le Troisième Reich ou qui y renvoient indirectement, comme la Totenkopf de la SS, le chiffre 88 (HH = Heil Hitler) ou un tas de runes germaniques. Evidemment, en Europe de l’Ouest tout du moins, le skinhead néonazi n’arborera jamais sur ses drapeaux la croix gammée. Il est con, mais pas stupide (ou l’inverse). Enfin, le skinhead néonazi, avec son bomber Lonsdale ou Fred Perry (2), ses Doc Martens, son crâne rasé comme les « racailles » des cités qu’il aime tant et sa diction difficile (il se contente de vociférer et de tendre le bras), est reconnaissable à l’œil nu, même si cette apparence relève de plus en plus du cliché, semble-t-il.

Le skinhead néonazi va rarement à la piscine municipale, car son corps maigrelet ou boursouflé par la bière trahirait, à cause de tatouages divers (visage du Führer, aigle géant, sigle SS ou petit cœur rose surmonté d’un « J’aime mon pays mais j’aime pas les bougnouls »), son appartenance idéologique. De toute façon, le skinhead néonazi sort peu, car il se sent agressé par tout ce qui l’entoure, et c’est d’ailleurs pour cela qu’en réaction, il agresse tout ce qui l’entoure. A noter, enfin, que le skinhead néonazi est une simple branche (la branche « populaire », celle de la rue, moins politique et plus physique), une simple ramification du néonazisme, qui en compte beaucoup, notamment des intellectuels, propres sur eux, courtois, loins du folklore des tatouages et du crâne rasé, mais qui, à travers des livres nauséabonds, prétendent que Hitler était un type bien et que la Shoa n’a jamais existé.

L’histoire d’American History X se concentre sur l’aspect « skinhead » du néonazisme. Elle se passe à Venice Beach, un quartier de Los Angeles, et raconte comment deux frères traversent cette doctrine empyreumatique : l’un s’en est sorti, l’autre y entre. Derek Vinyard (Edward Norton), l’aîné, a ainsi été envoyé en prison après avoir tué deux délinquants noirs qui tentaient de voler la voiture familiale, alors que le jeune homme faisait partie d’un groupuscule nostalgique du moustachu hystérique. A sa sortie, Derek, ancien bonehead que son passage en prison à rendu tolérant, découvre avec effroi que son petit frère, Daniel (Edward Furlong), influencé, a pris le même chemin raciste et radical que lui. Dès lors, il va tenter de l’en éloigner…

Encore un qu'a pris le gros marqueur de la cuisine !
Encore un qu’a chipé le gros marqueur de la cuisine !

Si beaucoup de films dénoncent le racisme, le cinéma compte très peu d’œuvres sur le néonazisme en particulier. Romper Stomper (1992), avec Russel Crowe jeune, dans lequel des skins australiens s’en prennent à des immigrants vietnamiens. Danny Balint (2001), peut-être un peu plus connu, avec Ryan Gosling dans le rôle principal d’un juif néonazi (sans doute plus facile à devenir qu’un noir membre du Ku Klux Klan). Le film se regarde, mais n’est pas non plus une franche réussite. This is England (2006), déjà mieux au niveau de la réalisation, qui raconte l’histoire, dans les années Thatcher, d’un petit Anglais qui se lie d’amitié avec des skins « normaux », à savoir non racistes, puis avec des néonazis qui pervertissent le mouvement jusqu’à lui donner sa couleur actuelle, du moins dans les médias. Et bien sûr, le plus connu, American History X.

American History X est pourtant typiquement le genre de film à la réputation sulfureuse que l’on adore quand on est ado (« T’as vu American History X ? Quoi ! T’as pas vu American History X ! Trop-la-honte !!!… Et t’as vu Ma nuit chez Maud ? ») et que l’on trouve simplement « sympathique » ensuite.

Car, à bien y regarder, American History X est un bon film, mais pas plus que ça. C’est, en tout cas, loin d’être un chef-d’œuvre, tant il tombe parfois dans le démonstratif et le racoleur, et tant le scénario paraît un peu trop facile. Par exemple, quand Derek est en prison, alors que, visiblement, ce type-là était à fond dans son idéologie haineuse, un pur de dur de chez pur et dur, un leader pourfendeur de la « race aryenne », voilà t-y pas qu’il change d’opinion après avoir entendu les deux-trois plaisanteries d’un codétenu noir et après s’être fait violer par des types comme lui !… Un peu simple, non ? A la limite, la reconversion du petit frère est plus crédible, lui qui, manifestement, est entré dans le mouvement pour faire comme ce grand frère qu’il adule tant. Alors, quand ce grand frère modèle lui dit que tout cela est faux, bidon, mensonger, sans doute que l’impact est plus fort. Mais enfin, je pense que changer d’opinion dans un milieu aussi fermé, aussi littéralement sectaire, dans lequel, généralement, on est entré soit parce qu’on est influençable (et généralement paumé), soit parce qu’on portait déjà ce genre d’idées très tôt en soi, du fait de l’environnement familial par exemple, ça doit être très difficile, surtout sans aide externe.

Alors, cette histoire d’un type qui retrouve soudain la raison rien qu’en discutant avec celui qui, pourtant, représente pour lui le pire ennemi qui soit (un peu comme si soudain un SS à la R. Heydrich constatait la fausseté de son idéologie rien qu’en discutant avec un Juif), c’est un peu fort de café Grand’Mère. Certes, Derek est intelligent et il comprend plus vite que les autres, mais quand même…

Toutefois, si l’on ne s’arrête pas sur ces – gros – détails, le film est plutôt bon. Les deux personnages principaux sont, d’ailleurs, assez intéressants et – mise à part la subite reconversion de Derek – réalistes. Ce sont deux frères intelligents et charismatiques et la façon dont ils deviennent néonazis est, pour le coup, crédible ; l’un par rancœur et par haine suite à un traumatisme familial, l’autre par imitation et influence. Incontestablement, ces deux types-là font un peu tache dans un environnement aussi balourd, inculte et grossier. Mais, la passion, surtout si elle est haineuse, vous affuble de grosses œillères et, comme dit dans mon introduction, les néonazis sont loin d’être tous de gros imbéciles écervelés.

Et c’est ça qui est le plus inquiétant, justement, dans ce mouvement. S’il n’y avait que des imbéciles cons comme des gallinacés, ça irait ; mais certains ont suffisamment de charisme, d’intelligence et d’aura pour distiller leurs idées dangereuses chez des personnes fragiles et influençables. Certains savent parler (c’est le cas de Derek dans le film, notamment dans la scène avant l’attaque de l’épicerie, ou du chef du groupuscule, ancien du Vietnam et véritable gourou), savent écrire et porter leurs idées. Hitler, malgré sa pensée totalement effarante et infondée, n’était pas dépourvu d’intelligence, en tout cas d’une certaine forme d’intelligence, au contraire. Une intelligence diabolique, une intelligence au service du mal et de la haine, mais une intelligence quand même. Au passage, Goebbels était docteur en philosophie et nombre de SS étaient profs, étudiants, médecins…

Quand Valérie Damidot viendra refaire la déco par surprise, elle risque de faire une syncope...
Le jour où Valérie Damidot va venir refaire la déco par surprise, elle risque de faire une syncope…

American History X est également intéressant par le monde qu’il présente – monde, justement et comme signalé au début, peu dépeint au cinéma. C’est d’ailleurs le principal mérite du film, de nous faire voir cet aspect glauque mais bien réel des Etats-Unis, pays de la liberté d’expression absolue, où dans certains Etats il est même autorisé de défiler en chemise brune avec fanions à croix gammée. Venice Beach est, dans le film, partagé entre plusieurs gangs, et les néonazis sont un de ces gangs. Ils ne font pas partie d’un parti politique comme le NSDAP (même si de tels partis existent grâce au Premier amendement), ni même d’un mouvement fédérateur ; ils sont regroupés au sein d’un gang aux effectifs réduits – un gang de blancs racistes. Et comme beaucoup de membres de gang, on les retrouve en prison, entre eux. Aux Etats-Unis, comme de plus en plus en Russie (3), certains groupes nostalgiques de Hitler & cie ont ainsi pignon sur rue… tout en demeurant énormément discrets, voire secrets. Une sous-culture de la haine, avec ses codes, ses rites, ses sites web, sa dangerosité et ses recettes de cuisine (on apprécie les petits fours, notamment…).

Pour en revenir aux qualités d’American History X, certaines scènes sont informatives et intéressantes. Les scènes de prison, justement, où des détenus skins, bien que regroupés entre eux, se lient avec les noirs et les Hispaniques pour leurs petits trafics, ce qui d’ailleurs surprend, agace et désillusionne Derek (au fond, se dit-il, ces types-là ne croient pas vraiment en leurs idées), montrent bien l’opportunisme de beaucoup d’entre eux. Certains skins sont devenus néonazis comme ils auraient pu devenir punks – juste par frustration et rejet de la société. La scène de la fête nazie, également, est assez percutante, voire choquante, et sonne plutôt juste. D’ailleurs, j’organise une soirée de ce genre samedi soir prochain. On se fera un rassemblement de masse à dix personnes. On défilera au pas de l’oie dans le garage et vers minuit, on se fera un « Lichtdom » à la Reichsparteitag 1936 avec des lampes de poche. Prévoyez de la bière en tonneaux et des culottes bavaroises.

American History X

Au niveau de la réalisation, enfin, le film est par contre assez réussi, même s’il verse parfois dans le « clipesque » m’as-tu-vu (Tony Kaye était auparavant dans la pub). Balançant entre noir et blanc (avant l’assassinat des deux noirs) et couleur, la photo est bonne, voire belle. Les acteurs jouent juste, à commencer par les deux principaux. Edward Norton sera même nominé aux Oscars. Certains critiques ont cependant vu dans les acteurs qui jouent les néonazis des personnages caricaturaux et stéréotypés, mais je pense que les néonazis sont, pour la plupart, eux-mêmes des auto-caricatures, étant donné qu’ils symbolisent une idée déjà pas folichonne (le racisme), mais portée à ébullition. La caricature c’est ça, l’exagération d’un fait, d’un aspect.

En parlant d’exagération, certains passages du film sont assez durs et soulèvent la question de leur utilité, comme la célèbre scène du début (« Et bah au début et bah il lui pète la mâchoire sur le trottoir et bah Cindy elle a fermé les yeux ! »). Quand Derek lance à son frère ce regard sûr de lui et fier, on voit à quel point il croit en ses idées. Ce qui, je le redis, fragilise la thèse de sa reconversion. Et puis, avec sa croix gammée sur le torse, décalcomanie trouvée dans Hitler magazine, il a l’air bien content de lui le monsieur. Une scène-choc, filmée au ralenti, mais qui sonne un peu toc… Enfin, j’ai toujours trouvé l’épilogue ambigu ou, en tout cas maladroit. Quel est le message ? La violence est partout et c’est toujours elle qui gagne ? La haine existe aussi bien chez les noirs envers les blancs que chez les blancs envers les noirs (ha bon) ? Derek va-t-il replonger ? Faut pas leur faire confiance à ces saletés d’immigrés ? Les toilettes des établissements scolaires ne sont pas des lieux sûr ? Le PSG plus fort que l’OM ? I don’t know…

Finalement, American History X est un film bancal, un peu trop illustratif, un peu trop intentionnel, limité à défaut d’être limite, mais qui a le mérite d’aborder un sujet peu connu et peu traité. Qui plus est, le message du film est rassembleur et la réalisation plutôt bien foutue. Bref, un film que je classerais dans la catégorie des « pas mal » et qui, pour l’heure, n’a toujours pas de rival.

Haydenncia

(1) Aussi appelé bonehead, ou naziskin, ou gros con.

(2) LONSDALE, parce que les lettres font allusion à NSDAP d’Adolf Hitler. Et Fred Perry, pour les lauriers qui font référence à l’impérialisme fasciste et nazi. Heureusement que Le Coq sportif échappe à ce genre de récupération 😉

(3) Au sein de l’Union européenne, le parti L’Aube dorée en Grèce qui possède des membres au Parlement (!), peut être clairement qualifié de néonazi.

Mississippi Burning, d’Alan Parker (1988)

On se souvient tous de cette image où Ronald Reagan se jette sur le front de Gorbatchev avec du Cillit Bang et un chiffon, et se met à frotter le crâne de l’homme politique russe en lui expliquant, alors que l’autre essaie de se dégager : « Laisse-moi faire Mikhaïl ! Je vais te l’enlever cette grosse tâche que t’as sur le front ! ». Image frappante, terrible et pourtant pleine de sens en pleine Guerre froide : l’Amérique impérialiste et capitaliste voulait « nettoyer » le monde du communisme tout aussi impérialiste, mais égalitariste et totalitaire. Enfin, en même temps, je ne sais pas pourquoi je dis ça ! Mais, qu’est-ce que je raconte ! Nom de dieu, mon cerveau déconne et ne parvient pas à placer des introductions en rapport avec le film voulu ! Mississippi Burning n’a rien à voir avec Reagan ou Gorbatchev, alors pourquoi ce lancement ? J’ai peur. J’ai froid. J’ai faim. Je me perds dans l’abyme de ma divagation…

Concentre-toi, Haydenncia, concentre-toi. Contente-toi de nous parler du film, au lieu de vouloir à tout prix faire des lancements drôles et absurdes, quitte à délirer. Parle-nous de Mississippi Burning et de ce que tu en as pensé… Oh ! Mon Dieu !… Qui me parle ?… Y a quelqu’un dans ma tête !…  Aaaahhh !!!

1964. Etat du Mississippi. Trois activistes des Droits civiques roulent sur une route déserte, quand ils aperçoivent soudain dans leur rétroviseur des phares qui se rapprochent dangereusement. A cet instant, ils ignorent encore qu’ils disparaîtront à tout jamais dans la nuit. Deux agents du FBI, Rupert Anderson (Gene Hackman) et Alan Ward (Willem Dafoe), sont dépêchés sur place. Ward est un jeune flic, il privilégie la diplomatie et la patience. Anderson, plus âgé, a des méthodes moins conventionnelles et plus « vieille école ». Cependant, alors que tout les oppose, les deux agents vont devoir s’unir pour percer le terrifiant secret qui pèse sur une petite communauté dirigée par le Ku Klux Klan.

Mississippi Burning s’inspire d’une histoire vraie : en 1964, trois militants des Droits civiques, Michael Schwerner, Andrew Goodman et James Chaney furent assassinés par des membres du Klan. Le FBI fut envoyé sur place, même si le film a tendance à enjoliver un peu son rôle. Toutefois, trouver des témoins dans cette région du « Vieux Sud » où règne la loi de l’omerta est plus que compliqué. Les deux agents du FBI vont pourtant savoir combiner leurs méthodes différentes pour résoudre cette enquête : la douceur et la violence, sachant que pour faire vaciller ces mentalités sclérosées, la deuxième solution est parfois la plus efficace. En gros : on imite le Klan contre le Klan.

L’un des vilains du film

Mississippi Burning retranscrit avec justesse le racisme ambiant, très ancré dans la population blanche postesclavagiste du sud des Etats-Unis. D’après ces mentalités ultraconservatrices et racistes, chacun doit rester à sa place, selon une ségrégation que seul le Civil Rights Act de 1964 abolira officiellement. Officieusement, c’est autre chose… De plus, contre l’abolition officielle de l’esclavage, avec le XIIIe amendement de la Constitution des Etats-Unis adopté en 1863, une organisation suprématiste blanche née de l’imagination de quelques officiers sudistes désœuvrés, le Ku Klux Klan, s’est formée : elle intimide les Noirs et ceux qui veulent leur venir en aide, et parfois va beaucoup plus loin.

Le film montre le KKK comme une société quasi secrète, avec sa hiérarchie, ses règles, ses codes, ses rituels qui mêlent initiation chevaleresque, religion et ésotérisme de pacotille ; le terme Ku Klux Klan vient d’ailleurs du grec kuklos qui signifie cercle associé au latin lux (lumière). Ses membres pourchassent les Noirs, les immigrants, les catholiques, les juifs, les communistes, les pacifistes, les responsables syndicaux, les végétariens, les amateurs de bowling, les supporters du PSG et les ours polaires. La haine, ça motive et y a toujours quelqu’un de disponible pour en faire les frais ! En fait, le KKK représente le fond même de la droite raciste et provinciale américaine, ses racines plongent en quelque sorte dans le cœur de l’âme du pays, de son histoire et de sa société. Si aujourd’hui il n’est plus aussi actif, s’il est morcelé en groupuscules anecdotiques proches des milieux néonazis, le Klan a su créer sa mythologie sur le territoire américain et même au-delà. Il fait, pour ainsi dire, tristement partie de l’histoire des Etats-Unis et incarne les démons racistes et meurtriers de l’Amérique blanche et puritaine.

Toutefois, le Klan des années 1960, celui montré dans le film, n’est plus aussi fort et influent qu’il a pu l’être par le passé (il a même été un temps patronné discrètement par le président Wilson) ; mais, avec la loi contre la ségrégation des années 1950-1960 et l’arrivée de nouveaux immigrants, il connait un regain d’activité. Aux expéditions punitives désormais classiques viennent s’ajouter des attentats à la bombe. En 1966, le Klan sera interdit et entrera dans la légende noire de l’Amérique.

Dans Mississippi Burning, toute une petite ville du Sud est secrètement diligentée et corrompue par les encagoulés et leur croix de Saint-André rouge sur la poitrine ; des croix sont brûlées et des Noirs sont lynchés. La population locale, adepte de l’entre-soi, regarde avec mépris et suspicion ces agents du FBI venus de Washington : le Klan est aussi antifédéraliste. On pourrait insinuer par commodité que le « Vieux Sud » est un repère de rednecks grossiers et incultes, amateurs de bière et de beurre de cacahuète, où les femmes ferment leur gueule et les Noirs baissent les yeux, mais c’était (c’est ?) sans doute un peu vrai. Aujourd’hui encore, le Mississippi reste un des Etats les plus conservateurs, les plus pauvres et les plus communautaristes des Etats-Unis.

Mississippi Burning est un bon film, malgré quelques (légères) lenteurs et des effets un peu tire-larmes. On s’attache au duo d’acteurs, et surtout au très charismatique Gene Hackman. La mentalité de cette Amérique profonde fait froid dans le dos, alors on allume le chauffage et on met un troisième pull-over. De fait, avec une mise en scène maîtrisée, des acteurs superbes et une atmosphère oppressante, voilà un film que je recommande à ceux qui ne l’auraient pas encore vu, sauf s’ils sont membres du KKK évidemment. Leur sens critique et leur objectivité risquent d’en être altérés.

Carte postale représentant le lynchage de Lige Daniels, 16 ans, au Texas, le 3 août 1920.

Haydenncia