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La Ligne rouge, de Terrence Malick (1998)

Assurément l’un des meilleurs films de guerre que j’ai vus. Justement parce que ça n’est pas qu’un film de guerre – c’est bien plus que ça. Terrence Malick le philosophe oblige, La Ligne rouge est aussi un film qui interroge, qui éblouie et qui enchante. Certes, le film est long (presque 3 heures), mais pour ma part, j’ai été littéralement hypnotisé par la beauté, l’intelligence et la maîtrise du propos. Je pourrais d’ailleurs clamer, sans craindre la rougeur honteuse, que ça, c’est du cinéma ! Quand on regarde un tel film qui s’adresse directement aux sens, aux émotions et à l’intellect, on se dit que le cinéma mérite bien sa place parmi les arts majeurs, comme le synthétiseur ou la fabrique d’après-ski. Ce film est une méditation, une plongée dans l’absurdité de la guerre, avec masque et tuba.

La bataille de Guadalcanal, « Verdun du Pacifique », fut une étape clé de la guerre du Pacifique. Marquée par des affrontements d’une violence sans précédent, elle opposa durant de longs mois Japonais et Américains au cœur d’un site paradisiaque, habité par de paisibles tribus mélanésiennes. Des voix s’entrecroisent pour tenter de dire l’horreur de la guerre, les confidences, les plaintes et les prières se mêlent.

Demain, je passe la tondeuse !
Demain, je passe la tondeuse !

La Ligne rouge se déroule donc pendant la Seconde Guerre mondiale, époque Totaler Krieg. Mais finalement, le contexte a peu d’importance, le motif principal étant de dénoncer la guerre, les guerres, toutes les guerres, même la guerre des boutons (ou celle des étoiles, c’est selon). Or, parler de la guerre, c’est inévitablement parler de l’expérience de la guerre ; l’expérience de ces hommes qui ont combattu et sont morts dans ces conflits. C’est le choix de Malick : laisser la parole aux soldats et faire partager leur expérience intime de la guerre.

Quand il ne combat pas, dans les phases d’attente, le soldat se raccroche à son histoire, à son pays, à ses rêves (la femme qu’il a laissée seule, la famille qui l’attend, le métier qu’il fera après la guerre, la saison 2 de La belle et ses princes presque charmants…). Mais la guerre, mes enfants, ça n’est pas que se tourner les pouces en regardant batifoler les papillons : à un moment, il faut se battre, sortir les couteaux, montrer les dents, et hurler « Chef ! Oui, chef ! ». Dans ces moments, la pensée du soldat change. Les visions d’horreur et la participation à ces horreurs le poussent à s’interroger sur le bien et le mal, sur l’utilité de la guerre, sur la raison même de la guerre. « Pourquoi suis-je là et pourquoi je me bas ? » est la question numéro 1. La question numéro 2 est tout simplement : « Pourquoooooooiiiiiiiiiiiii ????!!!!! ».

Et plus la guerre devient brutale, plus un examen de conscience paraît nécessaire, histoire de ne pas perdre pied. Celui qui avant la guerre était un mécanicien du Minnesota et qui à présent contemple un tas de cadavres baignant dans une mare de sang doit évidemment se poser milles questions, et ces questions se rattachent inévitablement à sa culture, à son histoire : le croyant aura peut-être des doutes sur sa foi ; le rationnel invoquera Dieu ; le fataliste se suicidera et le Suisse restera neutre. Au sein de cet univers nouveau et radical qu’est le champ de bataille, où la vie en équilibre manque de vaciller à tout instant, la remise en question est évidente, car l’homme qui sent sa mort proche cherche soudain un sens à sa vie. En gros : à force de côtoyer la mort et de craindre continuellement d’être tué, évidemment que l’on aime de plus en plus sentir et écouter son cœur battre ! Evidemment que l’on regarde d’une nouvelle façon les nuages, le vent secouer les cimes des arbres, la photographie du visage de sa femme ! Evidemment qu’on doit se poser tout plein de questions ! Sur la vie, sur l’amour, sur la haine, sur la mode des sweats Waikiki ou sur cette éternelle énigme : JULIEN LEPERS.

Et puis, ça n’est pas nouveau, mais à la guerre, on doit tuer pour ne pas être tué. Le soldat qui part au combat une canne à pêche sur le dos au lieu d’un fusil comprendra vite son erreur. Sauf s’il se bat contre des sardines. Oui, c’est un principe élémentaire mais non moins véridique : guerre et morts sont liés, connectés, indissociables. Or, tuer n’est pas un acte innocent – ôter la vie, c’est quelque part se prendre pour Dieu, comme le disait Ricky Martin sur son deuxième album… ou troisième… enfin je n’en sais rien. Et se prendre pour Dieu peut vous rendre fou. Je sais de quoi je parle.

La Ligne rouge

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Le film de Malick prouve donc avec brio que la guerre est avant tout humaine, avec toutes les faiblesses et les contradictions que cela implique : le courage et la peur, la sauvagerie et la compassion, le sel et le poivre. Mais, la contradiction principale montrée dans La Ligne rouge reste toutefois celle entre la violence et la beauté (qui est plus complexe que celle entre le bien et le mal). Ce sont les deux credo du film.

Ainsi, tout commence dans un univers paradisiaque, quelque part sur une île polynésienne. La mer translucide. Le soleil. Le sable blanc. D’ailleurs, profitons-en pour souligner la parfaite maîtrise de l’image, de la photo, de la lumière chez Malick – ce qui, j’en conviens, n’est pas nouveau avec ce réalisateur. On sent que chaque plan est minutieusement préparé : la poussière danse dans les rais du soleil ; le vent glisse ses doigts dans l’herbe haute ; quelques toucans pavanent sur des branches ; Mireille Mathieu dort nue sur un hamac – tout est beau, tout est poétique. A cet instant, c’est l’innocence même du monde – et de l’homme – que Malick filme. Mais ça ne dure pas : ça n’est qu’une parenthèse, qu’une illusion liminaire. La guerre appelle, la guerre réclame : ici un navire de la US Navy dont la sirène rappelle brusquement à la réalité. Le contraste est saisissant entre l’azur de la mer et le gris métallique du bateau. Le sang doit être versé. Les Japs repoussés. Il n’y a pas d’autre choix. Amen.

La Ligne rouge célèbre la vie et interroge la mort – de soi, des autres. Mais surtout, par delà les scènes de batailles – vraiment réussies –, par delà les explosions, les balles qui fusent, indispensables à ce genre de film, l’œuvre de Malick offre une belle réflexion sur l’absurdité de la guerre. Et cette réflexion ne donne pas lieu à des barbouillis philosophiques, mais appelle de vraies questions, quoiqu’un peu mystiques et vagues par moments. La religiosité latente du film fait qu’on peut parfois facilement se moquer, et je dis ça d’autant que je suis le premier à le faire. Pourtant, la plupart des interrogations sont légitimes et, en plus d’ouvrir des pistes de réflexion intéressantes, illustrent plusieurs paradoxes. Ainsi, la guerre est fraternelle (les soldats forment une confrérie) et individuelle (l’expérience de la mort est exclusive). L’homme le plus civilisé peut se transformer en monstre si le contexte lui en fournit l’occasion : Michel Drucker dans un conflit sanglant peut se transformer en bête sanguinaire et devenir une véritable machine à tuer ! Guadalcanal est une île magnifique – ça n’est pas le blizzard du front de l’Est ou la boue de Verdun – et pourtant on y tue avec la même cruauté. Enigmes de l’existence…

La Ligne rouge 2

Ligne rouge 3

La guerre est consubstantielle à l’homme : elle fait partie des cellules humaines, comme le rire, les larmes, la peur, les soldes. La guerre est plus ancienne que la civilisation : la violence est aussi essentielle à la nature humaine qu’élever notre progéniture. Depuis les temps les plus reculés, les Etats civilisés ont prospéré ou disparu selon leurs prouesses sur le champ de bataille. La survie de chaque civilisation a toujours dépendu en fin de compte de sa capacité à faire la guerre, et plus encore à gagner des batailles. Certes, le droit et la diplomatie ont quelque peu pacifié la donne. Et aujourd’hui, en France et en Europe, la guerre apparaît comme une chose infâme et repoussante, même si moins que l’Eurovision. Mais cela veut-il dire qu’elle est totalement écartée ? Quand demain les Allemands envahiront de nouveau la Lorraine, comment réagirons-nous ?

Et puis, autre question posée par le film : l’homme/animal serait-il naturellement enclin à tuer ? Est-ce que parce que tu me piques mon taille-crayon je vais te faire la peau ? Sans doute qu’oui, parce que c’est mon taille crayon. Cependant, au détour d’une scène, La Ligne rouge soutiendrait presque le contraire, comme quoi l’homme serait innocent par nature. Ainsi, dans sa séquence d’ouverture, le film reprend à son compte le mythe rousseauiste du bon sauvage, selon lequel l’homme serait naturellement bon. Les premières images nous montrent quelques Polynésiens tranquillement sur leur île. Ils sont neutres, en dehors du conflit (mais proches des zones de combat) et eux au moins semblent vivre en harmonie. La guerre entre Américains et Japonais, ils n’en ont visiblement rien à foutre ! Chants, danses, rires et surtout absence de conflits paraissent rythmer leur quotidien. Le soldat Witt, qui a déserté son bataillon et se trouve parmi ces gens, n’en revient pas : voilà l’homme dans son état initial, pense-t-il ; l’homme pacifique, bon, à l’écart des guerres et des massacres, pur de toute corruption. Voilà l’homme avant le péché originel. Pourtant, lorsqu’il revient la seconde fois dans le village, Witt se rend compte que tout cela n’était qu’une illusion : la maladie se propage et tue enfants comme adultes, la peur existe, mais surtout, les hommes du village se disputent violemment – et la dispute n’est-elle pas l’état primaire de la guerre ? Vous avez deux heures…

La Ligne rouge

Le soldat est un pion, ce n’est pas nouveau. Un pion et de la chair à canon : la mort rapide – et douloureuse – fait partie de ses possibilités. Mais, qu’il soit idéaliste ou lucide, confiant ou fataliste, le soldat réfléchit, évidemment. La Ligne rouge nous offre, par monologues intérieurs (voix off), la pensée de plusieurs de ces hommes, enrôlés loin de chez eux et se battant sur des îles qu’ils n’avaient jamais vues et qu’ils ne reverront jamais. Mourir loin de chez soi doit être une chose atroce. Ces hommes ne sont ni des héros, ni des salauds. Certains ont des visages d’enfant, d’autres ont déjà roulé leur bosse : mais tous ont les mêmes doutes, les mêmes craintes. Au fur et à mesure du film d’ailleurs, leurs voix se ressemblent et finissent par ne former qu’une : une seule voix pour plusieurs visages, ceux d’hommes perdus au milieu d’une nature édénique qui les a abandonnés à leurs querelles destructrices. Saloperie de nature ! Faudrait tout brûler !

Porté par un casting cinq étoiles au guide Michelin, même si les stars alors présentes dans le film n’avaient à la fin des années 1990 pas encore le statut qu’elles ont actuellement (Sean Penn, Adrien Brody, George Clooney, John Cusack…), le film n’a pourtant pas de personnage principal – quoique, Jim Caviezel/le soldat Witt peut faire office de “personnage fil rouge”. La BO de Hans Zimmer, très soignée, sert magnifiquement le film et contribue à créer de véritables moments de grâce. Par son accompagnement, certaines scènes acquièrent une puissance somptueuse : par exemple celle du massacre du camp japonais, grand moment de cinéma qui m’a littéralement donné des frissons, comme quand mon cousin Willy m’enfermait dans le réfrigérateur pour jouer aux « Eskimos morts de froid ».

Terrence Mallick a mis vingt ans à peaufiner ce film et autant dire que le résultat est là. A sa sortie pourtant, il entra directement en concurrence avec un autre film de guerre, moins poétique mais également très réussi, Il faut sauver le soldat Ryan (Steven Spielberg), qui rapporta beaucoup plus au box-office. La Ligne rouge est sans doute plus confidentiel, mais c’est un film à voir absolument, tant il est riche, beau et complet. Bref, si The Tree of Life du même réalisateur m’a laissé dubitatif, La Ligne rouge est par contre un véritable chef-d’œuvre.

Haydenncia

Requiem pour un massacre, d’Elem Klimov (1984)

Requiem pour un massacre

1943. La Biélorussie subit, de la part des nazis, une terrible répression. Engagé dans la résistance, Fliora, un adolescent, est témoin de ces atrocités qui vont le changer à jamais.

Rarement film aura, avec une telle intensité, dépeint l’abomination de la guerre. Filmé à hauteur d’enfant, Requiem pour un massacre est un film éprouvant, mais terriblement nécessaire, qui relate la guerre d’annihilation idéologique et raciale menée par les nazis dans les territoires à l’est du Reich, suite à l’invasion de l’Union soviétique. Obéissant à la double utopie meurtrière du Drang nach Osten (« Marche vers l’Est ») et du Lebensraum (espace vital qui devait être édifié sur les cendres du monde slave), deux concepts völkisch repris par Hitler dans Mein Kampf et popularisés par le nazisme, les forces armées allemandes, complètement fanatisées, pénétrèrent en URSS pour « nettoyer » ce futur espace de peuplement « aryen ».

De fait, et c’est important d’insister là-dessus, les guerres menées par les nazis à l’ouest et au nord de l’Europe (France, Norvège…, mais pas la Suisse, car Jérôme Cahuzac veillait) et celles à l’Est ne furent évidemment pas les mêmes. Les premières ne furent pas motivées par une croisade d’anéantissement et, au début du moins, l’Occupant « ménagea » (avec des dizaines de guillemets) ces populations, qui, quoique présentées comme inférieures aux Allemands, n’appartenaient pas pour les nazis à la catégorie des « sous-hommes ».

L’Union soviétique, par contre, était pour le Troisième Reich peuplée d’ « Untermenschen » slaves indignes de vivre et de Juifs qui n’appartenaient même pas à l’espèce humaine. En passant, je m’étonne et m’étonnerais toujours du nombre affolant de groupuscules néonazis en Russie, un pays et un peuple pourtant détesté de Hitler et qui a tellement souffert du nazisme… Paradoxal, non ? Mais, c’est un autre sujet ! Pourtant, quand même… C’est un autre sujet ! Passons et revenons au contexte dans lequel se déroule Requiem.

Requiem pour un massacre

Lors de l’invasion de l’Union soviétique, donc, les objectifs de guerre allemands étaient différents : il s’agissait ici non pas d’une guerre ordinaire, mais d’une campagne d’assassinats, de pillages et de destructions [1]. La guerre à l’Est fut clairement une guerre d’extermination et d’asservissement systématique des Juifs et des Slaves de la part des SS, mais aussi, chose moins connue, de l’armée régulière, à savoir la Wehrmacht. Car l’armée ne se contenta pas de fermer les yeux sur les actions criminelles du régime, elle ordonna aux troupes de les réaliser. La guerre de conquête et de destruction de l’Union soviétique offrit ainsi aux soldats allemands d’innombrables occasions de tuer, de détruire, de piller, de violer et de torturer, avec ou sans l’assentiment de leurs chefs. Ils furent rarement punis pour ces actions et assez souvent félicités par leurs supérieurs. A noter que les massacres massifs de civils désarmés furent ininterrompus durant toute la durée de l’occupation de la Russie soviétique par le Reich nazi.

Bref, c’est cet aspect de la Seconde Guerre mondiale peu connu du grand public qu’aborde Requiem pour un massacre et autant le dire tout de suite, certains passages sont très durs et d’une violence extrême, même si le plus souvent suggérée. Violence encore plus dure à supporter quand on sait que tout cela s’est produit ! Enfin, c’est ce qu’on dit… (c’était mon passage Faurisson – humour). Là-bas, en Europe orientale, ce sont des milliers d’Oradour-sur-Glane qui furent commis au fur et à mesure de la progression, puis de la retraite des troupes du Troisième Reich, véritables « colonnes infernales » modernes. Dans les campagnes, des milliers de villages martyrs furent pillés et incendiés, les habitants fusillés, pendus ou brûlés vifs, femmes et enfants inclus [2]. Sous couvert de lutter contre les partisans, la Wehrmacht y organisa de gigantesques exterminations. Pour la Biélorussie, dont il est question dans ce film, Himmler avait décrété un plan selon lequel 3/4 de la population biélorusse était vouée à l’« éradication » et 1/4 de population racialement pure (yeux bleus, cheveux clairs) serait autorisée à servir les Allemands comme travailleurs esclaves… En voilà d’un projet intéressant… Je note, pour mon prochain programme politique.


Requiem

Requiem pour un massacre est un film à chemin entre le documentaire (filmé en steadycam) et le drame historique. Un film qui commence plutôt bien, et lentement. La vie au sein du village dans lequel habite Fliora, le personnage principal, est d’abord tranquille et bon enfant, presque poétique. Des jeunes s’amusent, insouciants. Ils sont loin d’imaginer ce qui les attend. L’arrivée du danger est signifiée par le survol d’un avion allemand. A partir de là, rien ne sera jamais plus comme avant pour Fliora et ceux qui l’entourent. L’horreur commence. Dans un territoire forestier mis à feu et à sang, la résistance s’organise autour des partisans qui vont tenter de lutter contre des Waffen-SS beaucoup mieux préparés. La répression sera dure et cruelle. En Biélorussie, plus de 600 villages, comme Khatyn, furent incendiés avec la totalité de leurs habitants !

Requiem pour un massacre

Au niveau du casting, les acteurs sont ahurissants de naturel, même si l’emploi fréquent de gros plans sur leurs visages peut déconcerter. Le « héros » du film est un adolescent candide qui, sans trop savoir ce dont il s’agit mais par amour pour son pays, va rejoindre la résistance ; un gosse des campagnes dont la vie va basculer et qui va découvrir l’Enfer puissance 10 (le titre original, Va et regarde, cite l’Apocalypse selon saint Jean). Pris à partie dans les meurtres de masse, tous ses repères vont alors s’écrouler et il ressortira de cette épreuve complètement démoli physiquement et psychiquement, le visage vieilli (transformation hallucinante si l’on compare le début et la fin du film), contemplant les ruines de son monde avec un regard de zombi ; il ressortira presque déshumanisé par cette épreuve. Le jeune comédien qui incarne ce personnage était d’ailleurs suivi par un psychologue durant le tournage pour encaisser ce rôle… Et vu certaines scènes (de vraies balles furent utilisées dans quelques séquences), on comprend pourquoi !

Certes, Requiem pour un massacre, respectant une tradition cinématographique russe, peut souffrir à nos yeux de quelques lenteurs, surtout au début. Mais ce qui est sûr, c’est qu’on sort du film sonné et horrifié. On en sort complètement épouvanté par ce que les hommes sont capables de faire ! Pour les SS, la vie de ces civils ne vaut pas plus que celle d’un insecte qu’on écrase du pied sans ressentiment. Elevés dans le culte de la force violente, de la supériorité de leur race et du besoin de conquête, l’Autre n’est pour eux qu’un animal. Or, à bien y regarder, ce sont eux, les bêtes. Des êtres sadiques, sans état d’âme, qui « obéissent » et qui exterminent aussi facilement qu’on claque des doigts… Enfin, pas aussi facilement que ça, pour la plupart d’entre eux… Généralement, les massacres se déroulaient dans la beuverie (d’ailleurs encouragée par les supérieurs), comme si seul l’alcool qui désinhibe pouvait balayer le reste d’humanité qu’il existait encore chez ces hommes, et rendre la tuerie supportable. Un jour, Himmler assista à l’une de ces tueries. Mal à l’aise, pâle, il courra se cacher dans un coin pour vomir. Afin de rendre les exécutions moins traumatisantes pour ses hommes, il demanda à ce qu’une nouvelle méthode, « plus humaine » (pour les SS), soit employée. Les camions à gaz, puis les chambres à gaz furent cette méthode…

Requiem pour un massacre

Requiem pour un massacre

Voilà donc un film dont on ressort bousculé, hébété, révolté. Tout en ayant en tête que ce qu’on est train de regarder a réellement existé (la Biélorussie a perdu un quart de sa population d’avant-guerre), on dérive d’un charnier à l’autre et on se laisse porter, hypnotisé et tétanisé par un tel déferlement de violence et de haine. Requiem pour un massacre est une œuvre puissante, salutaire, qui bouscule par son hyperréalisme, sans jamais tomber dans le pathos et la prise en otage des émotions… contrairement à La Rafle ; mais j’ai suffisamment tapé sur ce film, je ne vais pas en remettre une couche ^^ ! L’œuvre d’Elem Limov est une mise en perspective nécessaire, un regard sur l’abject, un regard sur le chaos et le Mal, en plein XXe siècle. C’est un film qui reste dans la mémoire longtemps après l’avoir regardé. A voir et à conseiller.

Haydenncia


[1] Au cas où les nazis auraient gagné la guerre (oui, c’est une mauvaise spéculation, je vous l’accorde), dans les territoires conquis, Himmler annonçait la liquidation par la famine de 30 millions de personnes, et la réduction en esclavage des autres. Mais heureusement, les Ricains étaient là et on n’est pas tous en Germanie !

[2] Et évidemment, même si ce n’est pas l’objet de Requiem pour un massacre, les Juifs se trouvant en territoire soviétique furent systématiquement éliminés à la suite de l’opération Barbarossa. Un exemple fameux, mais frappant, est celui de Babi Yar. A partir de 1941, des « groupes d’action spéciale » (Einsatzgruppen) dépendant de la SS assassinèrent des milliers de civils, et notamment des Juifs. Ainsi, à Babi Yar du 29 au 30 septembre 1941, près de 34 000 Juifs, de tous âges et de tous sexes, sont mitraillés par groupes dans un grand ravin, avec l’aide de polices et de miliciens ukrainiens, et cela en moins d’une journée…

Une femme juive et son enfant fusillés par les Einsatzgruppen pendant que d'autres victimes doivent creuser leur propre fosse. Ivangorod, Ukraine, 1942.
Une femme et son enfant fusillés par les Einsatzgruppen pendant que d’autres victimes doivent creuser leur propre fosse. Ivangorod, Ukraine, 1942. Les SS organisaient des concours de photos pour saisir le moment fatal et cette photo remporta le premier prix (source : De Nuremberg à Nuremberg).

Romanzo Criminale, de Michele Placido (2005)

Romanzo Criminale affiche du film

La vicenda è ispirata alla storia della banda della Magliana, nome attribuito dal giornalismo italiano a quella che… Oh pardon ! C’est naturel chez moi : il faut toujours que je commente un film dans sa langue originale. Bon, quand c’est en anglais ou en italien, ça va. C’est un peu plus tendu quand le film est serbo-croate, coréen ou ouzbek… Si quelqu’un parmi vous sait parler l’une des ces trois langues (Dr. Gonzo, lui, connaît l’aztèque et le népali… mais il n’y a pas beaucoup de films népalais), qu’il nous fasse signe !

Dans l’Italie des années 1970, une bande criminelle sans pitié menée par des amis d’enfance, le Libanais (Pierfrancesco Favino), le Froid (Kim Rossi Stuart) et le Dandy (Claudio Santamaria), entreprend de conquérir Rome en détenant le marché de la drogue, du jeu et de la prostitution. Terrorisme, enlèvements et corruption sont au rendez-vous. L’inspecteur Scialoia (Stefano Accorsi) ne cessera de traquer cette organisation, tout en conquérant le cœur de Patricia (Anna Mouglalis), la femme de l’un d’entre eux.

Voici un film de gangsters made in Italy que je vous conseille des plus chaudement, car ça défouraille sec dans les alpages, ce truc-là ! L’histoire se déroule dans l’Italie des années de plomb, celles où ça pétaradait un peu partout, où l’on se poignardait en pleine rue et en plein jour ; celles où le pouvoir politique italien se servait de la pègre et de la mafia pour « rétablir l’ordre » dans le pays et lutter contre la « subversion communiste » ; celles, également, où, en pleine Guerre froide, extrême gauche et néofascistes commirent des assassinats et des actes terroristes, le plus sanglant d’entre eux, montré dans le film, étant l’attentat de la gare de Bologne, qui fit 85 morts et plus de 200 blessés en 1980. La belle époque !

Dandy, Il Libanese, Il Freddo, une camionnette
Dandy, Il Libanese, Il Freddo

Faisons clair et concis : voici trois bonnes raisons (here are three good reasons) de regarder (to watch) Romanzo Criminale (Romanzo Criminale).

1 ) Un contexte largement ignoré et pourtant très cinématographique :

Romanzo Criminale a la particularité de nous montrer ces années noires italiennes – peu connues en France – du point de vue d’une bande de criminels. Il s’inspire pour cela de la trajectoire de la Banda della Magliana, une organisation criminelle basée à Rome, très active de 1970 à 1992, et qui tire son nom du quartier d’enfance où ont grandi la plupart des membres de la bande. Certes, dans Romanzo Criminale, les noms ont été changés, mais leurs principaux méfaits sont repris, comme l’assassinat de l’ancien Premier ministre Aldo Moro, du « banquier de dieu » Roberto Calvi ou, comme dit précédemment, de l’attentat de la gare de Bologne…

Ce petit monde vit du trafic de drogue, de la prostitution, des jeux clandestins, et pratique des alliances avec le monde criminel, notamment la Cosa Nostra. Ce petit monde voit les choses en grand, en trop grand, même. Il a l’appétit de ceux à qui la vie n’a rien donné et qui veulent tout prendre à coup de dents et de griffes. Il Libanese parle avec envie des empereurs romains et des grands hommes qui ont changé le monde ; lui et ses amis vivent avec l’insolence de l’éphémère dans l’opulence et l’exubérance (drogue, belles voitures, femmes, chihuahuas, friteuse électriques). Or, dans cette Italie où les lions se servent des loups pour monter en puissance, la bande romaine fait pâle figure à côté d’autres prédateurs, plus discrets, mais non moins dangereux et surtout beaucoup plus puissants (ça sent le politique pas net tout ça…).

2 ) Une mise en scène soignée, stylée et rythmée :

Le film est découpé en trois parties, chacune portant sur l’un des trois principaux gangsters de la bande : Le Libanais (Il Libanese, première partie), Le Froid (Il Freddo, seconde partie) et Dandy (dernière partie). C’est rythmé, nerveux, on ne voit pas les 2h30 passer et le scénario, qui reprend les codes du genre (honneur, trahison, cupidité, amour, désillusion ; ou plutôt ascension/gloire/décadence), tout en les agrémentant à la sauce italienne (à la sauce bolognaise ?) est intelligent, inventif et privilégie le réalisme. Réalisme que viennent rehausser des images d’archives sans équivoque, même si on ne peut pas parler à propos de Romanzo Criminale de « film politique », le film ne prenant jamais parti. Qui plus est, le tout est porté par une bande-son extra, à faire danser Alain Juppé sur la table du Coco-Bounty Club. Et la fin est de toute beauté !

Romanzo Criminale

3 ) Des personnages attachants et un casting réussi :  

Trois amis d’enfance, qui passent par la case prison, se retrouvent et veulent conquérir Rome. De par son caractère autoritaire et sa grande gueule, le Libanais s’impose vite comme le leader du groupe. C’est sans doute le plus décidé, le plus violent aussi. A côté de lui, il y a Dandy, parce qu’il aime porter de beaux vêtements. C’est le gars (le lâche ?) qui s’en sort (presque) toujours ; mais au fond, c’est un brave type – enfin, façon de parler… Et puis, il y a Il Freddo, le plus « calme », le mystérieux du groupe ; celui qui a un moment, notamment après l’attentat de Bologne, la goutte de sang qui fait déborder le vase, va envisager pouvoir se ranger et changer de vie par amour – mais dans ce monde-là, ma bonne dame, changer de vie, c’est pas si simple ! Pour ma part, Il Freddo est le personnage auquel je me suis le plus attaché et dont l’histoire m’a le plus intéressé – de fait, c’est un peu lui qui est au centre du film.

Le casting et l’interprétation dans Romanzo Criminale sont parfaits, même si la plupart des acteurs nous sont inconnus. On retrouve quand même notre Française Anna Mouglalis, féline comme d’hab’, en prostituée jouant un double-jeu dangereux. Stefano Accorsi, vu en France dans Les Brigades du Tigre (Jérôme Cornuau, 2006) ou Un baiser s’il vous plaît (Emmanuel Mouret, 2007), joue dans ce film le rôle d’un commissaire acharné, mais ambigu. Enfin, Kim Rossi Stuart, visage tendu, regard clair, allure classe, incarne parfaitement et avec densité son personnage d’ange maudit qu’est Il Freddo, un gangster qui doute beaucoup, mais qui devient surtout follement amoureux. C’est qu’y a un p’tit cœur qui bat derrière ce flingue en acier chromé.

Romanzo Criminale

Conclusion : Ce long-métrage est un roman criminel, ou une romance criminelle, prenant et efficace. Un bon thriller qui nous vient de l’autre côté des Alpes, et qui nous apprend pas mal de choses (pas suffisamment malgré tout) sur l’Italie des années noires, ou plutôt l’Europe des années noires (c’était aussi le temps d’Action directe ou du Groupe Charles Martel en France, de Fraction Armée rouge en Allemagne…) dans laquelle un activisme violent, des enlèvements, des assassinats, le terrorisme « rouge » ou « noir » alimentaient les journaux et les cimetières. Romanzo Criminale est un film à voir, une grande fresque sur fond de chaos et d’amour. Un coup de cœur de votre humble serviteur. Oui, m’sieurs-dames !

Haydenncia

Cannibal Holocaust, de Ruggero Deodato (1980)

Cannibal Holocaust affiche

Bon, bon. Là, pour être honnête, je dois vous dire que je me suis interrogé longuement avant de poster cette critique. Je me suis gratté la tête, j’ai fait le tour de mon salon (j’ai mis huit jours) et j’ai joué du xylophone pour… En fait, je ne sais pas pourquoi j’ai joué du xylophone. Bref : j’ai grandement hésité ! Plusieurs raisons à cela :
1) D’abord, j’ai pensé aux végétariens, végétaliens, véganes, crudivoristes, tofuistes… en gros les gens chiants (humour) qu’un tel film pourrait, plus que toute autre personne, répugner. Car, on parle beaucoup de viande dans ce film…
2) Ensuite, j’estime que Cannibal Holocaust ne mérite pas une trop grande publicité, même s’il n’a pas besoin de moi pour cela (quoique ;-)). De fait, sa réputation sulfureuse dépasse selon moi largement sa qualité cinématographique.
3) Enfin, je me suis posé la question de savoir si un tel film a sa place sur un blog disons… grand public. Après tout, pourquoi pas ? Nous traitons de tous les types de film ici (enfin, entendons-nous bien, presque tous ^^) et nous ne connaissons aucune censure, pas comme chez ces … de … qui … de la …

Cannibal Holocaust

Une équipe de journalistes composée de trois hommes et une femme se rend dans la jungle amazonienne à la recherche de vrais cannibales. Bientôt, la troupe ne donne plus aucun signe de vie. Le gouvernement américain décide alors d’envoyer une équipe de secours sur place. Celle-ci retrouve, grâce à une tribu amazonienne, les cassettes vidéo de la première équipe, qui renferme le terrible secret de leur disparition…

Voilà un film bien controversé. Certains de ses défenseurs (ou non d’ailleurs) considèrent que Cannibal Holocaust est un film culte et, de fait, il l’est ; plus, d’ailleurs, par sa réputation que par son contenu. Ceux qui ont aimé le film vous diront que Cannibal Holocaust, plus qu’un simple film gore, cherche en fait à dénoncer quelque chose, en l’occurrence certains médias actuels ; médias qui veulent tout montrer sans aucune limite, quitte à tomber dans le sensationnalisme, allant jusqu’à manipuler et falsifier l’information pour s’attirer du public. C’est, notamment, ce qu’a défendu Deodato quand on le questionnait sur la violence de son film – en même temps, il n’allait pas dire : « J’ai voulu faire ce film pour vous faire tous dégueuler sur le tapis ! »… D’autres vous diront que Cannibal Holocaust est une daube infâme, qui ne mérite pas tout le tintouin qu’on en fait et qui n’a pour seul objectif que de choquer pour choquer. Je ne suis pas loin de cet avis, même si je n’irais pas jusqu’à cette extrémité.

Cannibal Holocaust

D’abord, il convient de savoir qu’à la sortie du film et suite à une polémique, Ruggero Deodato fut arrêté par la justice italienne et accusé d’avoir réellement, à la manière d’un snuff movie, filmé le meurtre de ses acteurs ! Evidemment, il fut disculpé, mais cela permit au film d’acquérir déjà une certaine notoriété. De plus, Cannibal Holocaust fut interdit dans une soixantaine de pays, et quoi de meilleur que l’interdiction pour attiser la curiosité des gens, dites-moi ? Si demain Cinefusion est interdit brutalement, vous chercherez à savoir pourquoi, non ? Non !!!… Vous êtes donc sans cœur ?!… Mais, je m’égare, je m’égare…

Cannibal Holocaust a également initié un genre, celui du found-footage, ces vraies-fausses images retrouvées, quand la caméra filme « en temps réel » les événements autour d’elle et qui se retrouvent au cœur du film, donnant l’impression au spectateur d’être dans un documentaire (ça bouge tout le temps, on entend la voix de celui ou celle qui filme et certaines scènes sont mal coupées exprès). De nos jours, des films comme Le Projet Blair Witch, C’est arrivé près de chez vousRec. ou encore Le baptème de Lucas à l’église Sainte-Loana le 10/06/12 ont repris ce flambeau… avec plus de talent.

Toutefois, ce pour quoi Cannibal Holocaust est surtout connu, c’est pour son déchaînement de violence et de gore qui, s’il a pu être dépassé depuis (dans des films mal connus et mal réalisés) n’en demeure pas moins impressionnant et fait que le film italien reste censuré dans de nombreux pays et est interdit au moins de 18 ans. Rien que le titre du film, d’ailleurs, annonce la couleur. Personnellement, je le trouve de très mauvais goût ; mais enfin, il a le mérite d’être clair. A l’époque, c’était à la mode dans le cinéma d’horreur italien de réaliser des films éroticogores sur les cannibales, généralement en Amazonie, « l’Enfer vert », avec des titres – et des affiches – racoleurs sinon grotesques, tels que Cannibal Ferox, Le Dernier Monde Cannibale, La Montagne du Dieu Cannibale, Canniball-trap, Cannibalai-brosse (même réalisateur que le précédent) ou La Croisette et le Festival de Cannibales (désolé…). Cannibal Holocaust reste cependant, et de loin, le plus réussi de la mouvance.

Cannibal Holocaust

Autant le dire ici, le gore ne me dérange pas plus que ça. Quand on a fait le Vietnam et les soldes d’hiver, on en a vu d’autres ! Cannibal Holocaust contient pourtant pas mal (en fait y a que ça) de scènes extrêmement dures, allant de la castration plein écran au viol hyperréaliste, ou plutôt aux viols hyperréalistes. En passant, le film ne lésine pas sur les scènes à poil, ce qui peut se comprendre pour des anthropophages amérindiens, moins pour des Américains qui visiblement aiment bien pratiquer le naturisme et l’amour libre en pleine jungle. Malgré cela, me concernant, ce ne sont pas les scènes de cruauté impliquant des humains qui m’ont gêné, même si elles sont plutôt bien foutues (on se dit que ce n’est que du cinéma et que c’est un peu pathétique), mais celles, bien réelles malheureusement, avec des animaux. Et il y en a beaucoup. Et pour ces passages-là, j’avoue que j’ai plissé les yeux, car la tortue vivante à laquelle on arrache la carapace, puis la tête et dont le corps remue encore de souffrances ensuite, devant une caméra sadique et voyeuse, là c’est trop ; c’est con, débile et inutile. Alors certes, on nous dira que tuer un serpent devant la caméra ne gênera personne, et pourtant c’est un animal. De toute façon, je ne vois aucune circonstance atténuante pour expliquer la gratuité d’une telle violence, qu’elle soit humaine ou animale. Si encore tout cela avait été utile, avait servi un message ; si encore la réalisation avait été bonne et qu’on sentait qu’on ne nous prenait pas pour des cons, peut-être qu’à la limite, j’aurais pu comprendre une telle cruauté et une telle sauvagerie. Or, selon moi, le côté moralisateur du film est un prétexte bidon et ne justifie en rien cet acharnement dans l’atrocité.

Cannibal Holocaust, c’est finalement beaucoup de tapage pour un film qui n’en vaut pas la peine. On en ressort pas simplement écœuré, tel qu’on pourrait le faire d’un film choquant, mais réussi ; on en ressort nauséeux, répugné par cette pornographie de la violence, cette volonté de choquer pour choquer, sous le couvert abject d’une dénonciation complètement hypocrite du « sensationnalisme dans les médias ». Au final, on se demande vraiment qui manipule qui ! Bref, un film putassier largement surestimé.

Haydenncia

P.S. : Pour des raisons évidentes, je n’ai mis aucune image pouvant choquer dans cet article.

P.S. number 2 : Certains vont dire non sans raison que je me contredis en estimant qu’un tel film ne mérite pas de publicité, alors que j’en fais tout un article. Mais, j’avais envie de donner mon avis sur ce film. Et puis, bah, voilà quoi…

Cold Prey, de Roar Uthaug (2006)

Cold Prey affiche du film

Aujourd’hui, je me fais plaisir et je pars en délire avec la critique d’un film d’horreur norvégien pas terrible terrible, regardé au hasard de pérégrinations cathodiques nocturnes : Cold Prey (Fritt Vilt en norvégien). Comme chacun sait, démolir est plus facile que construire, et j’aime tout casser. Donc, attachez votre ceinture, serrez les dents et sortez les éponges, ça va saigner ! Enfin, un peu…

Cinq jeunes partent faire du snowboard dans le Jotunheimen, un massif norvégien entre Nvoglkughseit et Gheklödick (Ahhh… Gheklödick et sa rue Løtvåndlen…). Hélas, une fois sur place, l’un d’entre eux se casse une jambe. Trouvant abri dans un hôtel désaffecté perdu en pleine montagne, la bande d’amis se rend rapidement compte que l’endroit n’est pas aussi désert qu’il n’y paraît… En effet, une bande de mulots a trouvé refuge dans le grenier. Aussitôt, c’est la panique la plus totale ! Les visages pâlissent, les nuques se raidissent et l’air vient à manquer dans les poumons : imaginez, des mulots ! Oui, messieurs-dames : des muuuuloooots !!!!… Bon, j’enjolive un peu l’histoire… En vérité, ce ne sont pas des mulots qui guettent, là, tapis dans l’ombre, mais le Mal fait homme, le Diable réincarné, le Démon, la Bête, la Malin, j’ai nommé : Patricia Kaas !… Ok, j’arrête…

Disons-le tout de suite, le scénario de ce slasher movie scandinave a le mérite d’être, pour une fois, très original. Jugez plutôt : une bande de jeunes est poursuivie par un tueur en série. Novateur, non ?… Bon, pas tellement, c’est vrai. La seule nouveauté pour nous autres Français ou du moins, francophones, c’est que tous ont de bonnes têtes de Norvégiens, aussi pâles que des bonhommes de neige albinos, avec des noms de Norvégiens contenant des dizaines de o barrés et de en… Ça peut choquer au début, mais on s’y fait vite. Je n’ai pas vu le film en VO. Peut-être – sûrement – aurais-je dû. Toutefois, avouons-le, je ne sais pas si j’aurais eu la force d’aller jusqu’au bout. J’aurais sans doute craqué et pleuré des heures et des heures durant, au bout du énième « Bak deg gluck ! ». Je suis faible, désolé. On apprend tout de même des choses avec ce film. Ainsi, force est de constater qu’ils ont aussi des roux en Norvège. Décidément, y en a partout ! Evidemment, le roux du film (Rolf Kristian Larsen, récemment vu dans… euh…), en plus d’être le seul célibataire, est un boulet : c’est d’ailleurs lui qui se pète une jambe, au début. Les clichés ont la dent dure, même dans la partie la plus septentrionale de l’Europe.

Au fait, vous le prenez comment si je vous dis que je ne sais pas faire de surf ?
Et si je vous dis que j’ai escaladé l’Everest sur les mains, vous me croyez ?

Cette bande de snowboarders décide donc de partir faire une virée dans une zone où apparemment, comme l’a montré le générique du début sous forme de flashs infos, une centaine de skieurs et de randonneurs ont disparu. Apparemment, ces jeunes gens ne regardent pas la télé ni ne lisent les journaux, puisqu’ils y vont quand même. Ça commence bien niveau crédibilité. Peut-être, après tout, qu’ils vivent tous dans une caravane au fin fond d’un fjord, sans connexion avec le monde. A quand des vacances au Pakistan ou en Corée du Nord ?… Bref. Une fois dans les cimes enneigées, le rouquin, Morten, qui déjà avait du mal à monter les rudes pentes glacées, a du mal à descendre et se casse la jambe. Les portables ne captent pas, la voiture est trop loin et une fille du groupe aperçoit un bâtiment à une centaine de mètres, juste à côté du complexe hospitalier (non, ça, c’est moi qui rajoute).

Tous trouvent donc refuge dans cette vieille baraque qui aurait besoin d’un bon coup de Febreze et de serpillère. La nuit tombée, après avoir allumé un feu et grossièrement soigné le souffrant, en n’omettant pas de lui laisser une bouteille de vodka pour faire passer la douleur (eh oui), voilà-t-y pas qu’on se papouille, qu’on se tripote alors qu’il y a un type agonisant sur le divan juste à côté. M’enfin, ça ne le dérange pas, tant qu’à faire… De la vodka et du cul, et la douleur disparaît, comme le claironne si souvent Stéphane Bern… Toujours est-il que pendant la nuit, il y a LA FAMEUSE première victime ; celle dont on se disait justement : « ça va être elle, la première victime ». Ou plutôt : « pourvu que ce soit elle, la première victime » ! Oui, car c’est une fille, comme souvent. Evidemment, elle n’est pas tuée proprement – un psychopathe, ça a une réputation à tenir et des murs à repeindre. Et puis, le sang sur la neige, ça a quelque chose de poétique, à la façon d’Un Roi sans divertissement, de Giono (sans doute que le réalisateur a lu le livre)… Mais, je préfère m’arrêter là et ne rien dévoiler de plus, car je sens votre curiosité se réveiller, votre pupille frémir et votre clavicule gauche grincer. C’est bon signe ! Pour la suite de l’histoire, je vous laisse donc découvrir ça par vous même… Si vous en avez le courage…

Cold Prey

Tout d’abord, comme signalé plus haut, j’ai eu le malheur de voir ce film en VF… Je ne sais pas ce que vaut la version norvégienne, mais en français, ce n’est pas terrible. Notamment la blonde du groupe et son air de Björk hystérique, avec ses réflexions débiles et son rire niais de chez niais : en VF, quelle catastrophe ! Et puis, son jeu, mon Dieu ! My God ! Dios mío ! Moi ! Elle est bien meilleure comédienne quand elle se fait tuer. Et au moins, on ne l’entend plus après. Les autres acteurs, à la limite, ça passe. Quant au tueur, bah, il ne parle pas… Il fait bien quelques grognements, mais je pense qu’en norvégien ou en français, c’est kif-kif. Ajoutons à cette VO ratée des musiques dignes de Fort Boyard (je m’attendais à chaque instant à voir un des nains surgir à l’écran pour nous indiquer avec ses doigts le nombre de morts), et je crois que seul le bruit du blizzard sonne bien dans ce film. J’exagère un peu, évidemment. Mais aujourd’hui, je dynamite, je ventile, je disperse.

Paradoxalement, je vous conseille de voir ce film, surtout entre potes, et notamment pour les quelques séquences surréalistes qu’il contient. Des exemples ! Des exemples !… Bon, un petit pour commencer. Au début du film, la bande d’amis fonce en direction du fameux massif à bord d’un 4×4 sur une route enneigée, et donc passablement dangereuse. Le roux – Morten – trouve pourtant approprié de faire une blague au conducteur en lui cachant les yeux, du genre : « Coucou, qui c’est ? ». Mais, c’est rigolo ça, dis donc ! Evidemment, la voiture manque de chavirer. Bon, le type au volant le prend bien, puisque cette petite plaisanterie le fait rire… Tout le monde rie, d’ailleurs. Ils roulent sans doute sous psychotropes. Moi, je préviens : le gars qui me fait ça, il finit dans le coffre ou ligoté à une borne d’arrêt d’urgence ! Non, mais…

Autre énormité, plus irréelle encore : Morten se plante en snow et se pète la jambe, à tel point que l’os ressort littéralement avec du sang partout. Sa copine, observatrice, explique alors aux autres jeunes qui sont effrayés par ce qu’ils voient, que « c’est une fracture ». Eux qui pensaient sans doute, avec cet os à découvert, que c’était une simple éraflure ! Ensuite, ensuite, une fois qu’ils sont dans la maison et qu’au fond le blessé semble avoir mal, mais pas plus que ça (c’est juste un os qui ressort), sa copine, la même, lui referme la blessure… avec de la glue ! What the fuck ?!!! UHU mieux que le sparadrap !… Ensuite, ensuite, ensuite, il fait nuit et ils sont perdus en pleine montagne, avec un blessé, au milieu de l’hiver, alors que dehors il doit faire moins trente, qu’on y voit rien et que « la voiture est à des kilomètres ». Quelle est alors la meilleure chose qui reste à faire ? L’un d’entre eux a la réponse : « Vaut mieux qu’on reste ici jusqu’à demain… » pense-t-il tout haut, avant d’offrir son idée fulgurante au reste du groupe : « He ! On va rester ici jusqu’à demain ! », et le pote de répondre, soulagé : « Bonne idée ! ». Quel génie ! Et c’est peu dire !…

Voilà ce qui arrive quand on oublie ses clés à l'intérieur
Voilà ce qui arrive quand on oublie ses clés à l’intérieur de la chambre.

Cold Prey, au lieu de se différencier, respecte strictement les règles du genre et même les caricatures du genre. Le jour où un film d’horreur, voire un slasher, tiendra compte de l’émotion et de la commotion réelles des gens face au genre de situations auxquelles ils sont exposés dans ce genre de film (camarade qui se fait tuer devant soi, monstre dont on apprend qu’il existe pour de vrai, tueur qui rôde), il en deviendra d’autant plus effrayant, car plus crédible. Quand en ouvrant une porte on découvre une mare de sang jusque sur les murs, ça ne s’oublie pas dans les minutes qui viennent et ça vous tétanise. Enfin ! Je veux dire ! Pourquoi faut-il que dans la plupart de ces films les gens (les jeunes) aient toujours des réactions et des initiatives idiotes et périlleuses ? Quand on sait qu’un tueur rôde dans les parages, mieux vaut-il rester groupé ou se séparer ? Eh oui, je suis d’accord avec vous… Mais, visiblement, pas nos protagonistes, qui préfèrent partir chacun de leur côté dans un endroit qu’en plus ils ne connaissent pas. D’autant qu’on sait très bien, nous, qu’une fois seuls, ils n’entendront pas le tueur arriver, car le tueur est, de fait, silencieux. C’est une règle du cinéma d’horreur : le tueur est TOUJOURS silencieux. Même dans un vieil appartement parisien avec le parquet qui grince et les portes qui couinent, le tueur s’approchera sans bruit. Bon, sur ce point, j’avoue qu’une scène où un psychopathe se ramènerait en faisant tomber la vaisselle et en se prenant des portes, ça ne collerait pas non plus. Alors, va pour le silence immortel des tueurs. Mais pour reste, je sais bien qu’un tel film est aussi fait pour le fun, cependant, si son but est un tant soit peu d’effrayer et non de faire rire aux éclats, alors il faudrait qu’il s’affranchisse des codes établis et qu’il surprenne, comme trop peu de films d’horreur/épouvante savent le faire. Plus de crédibilité, et vous aurez un scénario franchement plus flippant.

La dernière partie de Cold Prey, malgré tout, rattrape un peu l’ensemble. On se dit au final que le réalisateur et le scénariste ont d’abord voulu se marrer, puis se sont pris au jeu de leur propre film et sont redevenus sérieux dans les dernières minutes. Et le film contient deux-trois bonnes idées malgré tout (la boîte de conserve, l’apparence du tueur, quelque part le scénario, Patrick Sébastien déguisé en yéti…).

Enfin, certains chercheront dans Cold Prey des références, des clins d’œil, des allusions. Shining pour l’hôtel dans la neige et la hache. Scream et consorts pour le tueur. Himalaya : L’Enfance d’un chef ou Les Bronzés font du ski pour la montagne. Les Ripoux 3 pour… pour… Comment ? Vous n’avez pas vu les Ripoux 3 ?! Grande erreur ! Graaaaande erreur ! A votre place, je me terrerais de honte au fond d’un trou de marmotte pendant les sept siècles à venir. A bon entendeur.

Haydenncia

American History X, de Tony Kaye (1998).

American History X affiche

Le skinhead néonazi (1) est un individu frustré, rare mais bruyant, habituellement alcoolisé, au visage généralement aussi massif que son nombril et à l’intellect aussi limité que son vocabulaire. Souvent en meute, lui qui aime le contact avec d’autres hommes virils (et quelques femmes débraillées à la coupe chealsea), le skinhead néonazi appartient à un groupuscule complètement anecdotique qui contient dans son nom le mot « national », « combat » ou « honneur » et dans lequel il a trouvé une nouvelle famille, lui l’exclu de la vie ; un groupuscule non avare en emblèmes qui fleurent bon le Troisième Reich ou qui y renvoient indirectement, comme la Totenkopf de la SS, le chiffre 88 (HH = Heil Hitler) ou un tas de runes germaniques. Evidemment, en Europe de l’Ouest tout du moins, le skinhead néonazi n’arborera jamais sur ses drapeaux la croix gammée. Il est con, mais pas stupide (ou l’inverse). Enfin, le skinhead néonazi, avec son bomber Lonsdale ou Fred Perry (2), ses Doc Martens, son crâne rasé comme les « racailles » des cités qu’il aime tant et sa diction difficile (il se contente de vociférer et de tendre le bras), est reconnaissable à l’œil nu, même si cette apparence relève de plus en plus du cliché, semble-t-il.

Le skinhead néonazi va rarement à la piscine municipale, car son corps maigrelet ou boursouflé par la bière trahirait, à cause de tatouages divers (visage du Führer, aigle géant, sigle SS ou petit cœur rose surmonté d’un « J’aime mon pays mais j’aime pas les bougnouls »), son appartenance idéologique. De toute façon, le skinhead néonazi sort peu, car il se sent agressé par tout ce qui l’entoure, et c’est d’ailleurs pour cela qu’en réaction, il agresse tout ce qui l’entoure. A noter, enfin, que le skinhead néonazi est une simple branche (la branche « populaire », celle de la rue, moins politique et plus physique), une simple ramification du néonazisme, qui en compte beaucoup, notamment des intellectuels, propres sur eux, courtois, loins du folklore des tatouages et du crâne rasé, mais qui, à travers des livres nauséabonds, prétendent que Hitler était un type bien et que la Shoa n’a jamais existé.

L’histoire d’American History X se concentre sur l’aspect « skinhead » du néonazisme. Elle se passe à Venice Beach, un quartier de Los Angeles, et raconte comment deux frères traversent cette doctrine empyreumatique : l’un s’en est sorti, l’autre y entre. Derek Vinyard (Edward Norton), l’aîné, a ainsi été envoyé en prison après avoir tué deux délinquants noirs qui tentaient de voler la voiture familiale, alors que le jeune homme faisait partie d’un groupuscule nostalgique du moustachu hystérique. A sa sortie, Derek, ancien bonehead que son passage en prison à rendu tolérant, découvre avec effroi que son petit frère, Daniel (Edward Furlong), influencé, a pris le même chemin raciste et radical que lui. Dès lors, il va tenter de l’en éloigner…

Encore un qu'a pris le gros marqueur de la cuisine !
Encore un qu’a chipé le gros marqueur de la cuisine !

Si beaucoup de films dénoncent le racisme, le cinéma compte très peu d’œuvres sur le néonazisme en particulier. Romper Stomper (1992), avec Russel Crowe jeune, dans lequel des skins australiens s’en prennent à des immigrants vietnamiens. Danny Balint (2001), peut-être un peu plus connu, avec Ryan Gosling dans le rôle principal d’un juif néonazi (sans doute plus facile à devenir qu’un noir membre du Ku Klux Klan). Le film se regarde, mais n’est pas non plus une franche réussite. This is England (2006), déjà mieux au niveau de la réalisation, qui raconte l’histoire, dans les années Thatcher, d’un petit Anglais qui se lie d’amitié avec des skins « normaux », à savoir non racistes, puis avec des néonazis qui pervertissent le mouvement jusqu’à lui donner sa couleur actuelle, du moins dans les médias. Et bien sûr, le plus connu, American History X.

American History X est pourtant typiquement le genre de film à la réputation sulfureuse que l’on adore quand on est ado (« T’as vu American History X ? Quoi ! T’as pas vu American History X ! Trop-la-honte !!!… Et t’as vu Ma nuit chez Maud ? ») et que l’on trouve simplement « sympathique » ensuite.

Car, à bien y regarder, American History X est un bon film, mais pas plus que ça. C’est, en tout cas, loin d’être un chef-d’œuvre, tant il tombe parfois dans le démonstratif et le racoleur, et tant le scénario paraît un peu trop facile. Par exemple, quand Derek est en prison, alors que, visiblement, ce type-là était à fond dans son idéologie haineuse, un pur de dur de chez pur et dur, un leader pourfendeur de la « race aryenne », voilà t-y pas qu’il change d’opinion après avoir entendu les deux-trois plaisanteries d’un codétenu noir et après s’être fait violer par des types comme lui !… Un peu simple, non ? A la limite, la reconversion du petit frère est plus crédible, lui qui, manifestement, est entré dans le mouvement pour faire comme ce grand frère qu’il adule tant. Alors, quand ce grand frère modèle lui dit que tout cela est faux, bidon, mensonger, sans doute que l’impact est plus fort. Mais enfin, je pense que changer d’opinion dans un milieu aussi fermé, aussi littéralement sectaire, dans lequel, généralement, on est entré soit parce qu’on est influençable (et généralement paumé), soit parce qu’on portait déjà ce genre d’idées très tôt en soi, du fait de l’environnement familial par exemple, ça doit être très difficile, surtout sans aide externe.

Alors, cette histoire d’un type qui retrouve soudain la raison rien qu’en discutant avec celui qui, pourtant, représente pour lui le pire ennemi qui soit (un peu comme si soudain un SS à la R. Heydrich constatait la fausseté de son idéologie rien qu’en discutant avec un Juif), c’est un peu fort de café Grand’Mère. Certes, Derek est intelligent et il comprend plus vite que les autres, mais quand même…

Toutefois, si l’on ne s’arrête pas sur ces – gros – détails, le film est plutôt bon. Les deux personnages principaux sont, d’ailleurs, assez intéressants et – mise à part la subite reconversion de Derek – réalistes. Ce sont deux frères intelligents et charismatiques et la façon dont ils deviennent néonazis est, pour le coup, crédible ; l’un par rancœur et par haine suite à un traumatisme familial, l’autre par imitation et influence. Incontestablement, ces deux types-là font un peu tache dans un environnement aussi balourd, inculte et grossier. Mais, la passion, surtout si elle est haineuse, vous affuble de grosses œillères et, comme dit dans mon introduction, les néonazis sont loin d’être tous de gros imbéciles écervelés.

Et c’est ça qui est le plus inquiétant, justement, dans ce mouvement. S’il n’y avait que des imbéciles cons comme des gallinacés, ça irait ; mais certains ont suffisamment de charisme, d’intelligence et d’aura pour distiller leurs idées dangereuses chez des personnes fragiles et influençables. Certains savent parler (c’est le cas de Derek dans le film, notamment dans la scène avant l’attaque de l’épicerie, ou du chef du groupuscule, ancien du Vietnam et véritable gourou), savent écrire et porter leurs idées. Hitler, malgré sa pensée totalement effarante et infondée, n’était pas dépourvu d’intelligence, en tout cas d’une certaine forme d’intelligence, au contraire. Une intelligence diabolique, une intelligence au service du mal et de la haine, mais une intelligence quand même. Au passage, Goebbels était docteur en philosophie et nombre de SS étaient profs, étudiants, médecins…

Quand Valérie Damidot viendra refaire la déco par surprise, elle risque de faire une syncope...
Le jour où Valérie Damidot va venir refaire la déco par surprise, elle risque de faire une syncope…

American History X est également intéressant par le monde qu’il présente – monde, justement et comme signalé au début, peu dépeint au cinéma. C’est d’ailleurs le principal mérite du film, de nous faire voir cet aspect glauque mais bien réel des Etats-Unis, pays de la liberté d’expression absolue, où dans certains Etats il est même autorisé de défiler en chemise brune avec fanions à croix gammée. Venice Beach est, dans le film, partagé entre plusieurs gangs, et les néonazis sont un de ces gangs. Ils ne font pas partie d’un parti politique comme le NSDAP (même si de tels partis existent grâce au Premier amendement), ni même d’un mouvement fédérateur ; ils sont regroupés au sein d’un gang aux effectifs réduits – un gang de blancs racistes. Et comme beaucoup de membres de gang, on les retrouve en prison, entre eux. Aux Etats-Unis, comme de plus en plus en Russie (3), certains groupes nostalgiques de Hitler & cie ont ainsi pignon sur rue… tout en demeurant énormément discrets, voire secrets. Une sous-culture de la haine, avec ses codes, ses rites, ses sites web, sa dangerosité et ses recettes de cuisine (on apprécie les petits fours, notamment…).

Pour en revenir aux qualités d’American History X, certaines scènes sont informatives et intéressantes. Les scènes de prison, justement, où des détenus skins, bien que regroupés entre eux, se lient avec les noirs et les Hispaniques pour leurs petits trafics, ce qui d’ailleurs surprend, agace et désillusionne Derek (au fond, se dit-il, ces types-là ne croient pas vraiment en leurs idées), montrent bien l’opportunisme de beaucoup d’entre eux. Certains skins sont devenus néonazis comme ils auraient pu devenir punks – juste par frustration et rejet de la société. La scène de la fête nazie, également, est assez percutante, voire choquante, et sonne plutôt juste. D’ailleurs, j’organise une soirée de ce genre samedi soir prochain. On se fera un rassemblement de masse à dix personnes. On défilera au pas de l’oie dans le garage et vers minuit, on se fera un « Lichtdom » à la Reichsparteitag 1936 avec des lampes de poche. Prévoyez de la bière en tonneaux et des culottes bavaroises.

American History X

Au niveau de la réalisation, enfin, le film est par contre assez réussi, même s’il verse parfois dans le « clipesque » m’as-tu-vu (Tony Kaye était auparavant dans la pub). Balançant entre noir et blanc (avant l’assassinat des deux noirs) et couleur, la photo est bonne, voire belle. Les acteurs jouent juste, à commencer par les deux principaux. Edward Norton sera même nominé aux Oscars. Certains critiques ont cependant vu dans les acteurs qui jouent les néonazis des personnages caricaturaux et stéréotypés, mais je pense que les néonazis sont, pour la plupart, eux-mêmes des auto-caricatures, étant donné qu’ils symbolisent une idée déjà pas folichonne (le racisme), mais portée à ébullition. La caricature c’est ça, l’exagération d’un fait, d’un aspect.

En parlant d’exagération, certains passages du film sont assez durs et soulèvent la question de leur utilité, comme la célèbre scène du début (« Et bah au début et bah il lui pète la mâchoire sur le trottoir et bah Cindy elle a fermé les yeux ! »). Quand Derek lance à son frère ce regard sûr de lui et fier, on voit à quel point il croit en ses idées. Ce qui, je le redis, fragilise la thèse de sa reconversion. Et puis, avec sa croix gammée sur le torse, décalcomanie trouvée dans Hitler magazine, il a l’air bien content de lui le monsieur. Une scène-choc, filmée au ralenti, mais qui sonne un peu toc… Enfin, j’ai toujours trouvé l’épilogue ambigu ou, en tout cas maladroit. Quel est le message ? La violence est partout et c’est toujours elle qui gagne ? La haine existe aussi bien chez les noirs envers les blancs que chez les blancs envers les noirs (ha bon) ? Derek va-t-il replonger ? Faut pas leur faire confiance à ces saletés d’immigrés ? Les toilettes des établissements scolaires ne sont pas des lieux sûr ? Le PSG plus fort que l’OM ? I don’t know…

Finalement, American History X est un film bancal, un peu trop illustratif, un peu trop intentionnel, limité à défaut d’être limite, mais qui a le mérite d’aborder un sujet peu connu et peu traité. Qui plus est, le message du film est rassembleur et la réalisation plutôt bien foutue. Bref, un film que je classerais dans la catégorie des « pas mal » et qui, pour l’heure, n’a toujours pas de rival.

Haydenncia

(1) Aussi appelé bonehead, ou naziskin, ou gros con.

(2) LONSDALE, parce que les lettres font allusion à NSDAP d’Adolf Hitler. Et Fred Perry, pour les lauriers qui font référence à l’impérialisme fasciste et nazi. Heureusement que Le Coq sportif échappe à ce genre de récupération 😉

(3) Au sein de l’Union européenne, le parti L’Aube dorée en Grèce qui possède des membres au Parlement (!), peut être clairement qualifié de néonazi.

Gladiator, de Ridley Scott (2000)

Imperat que romanum hazanavicius in bifidus actif quo hippopotamus (Sénèque 2.0)… Peuple de Rome et du Québec ! Aujourd’hui, en l’année MMXIII, par ordre du Sénat, de l’Empereur et de madame de Fontenay, voici la critique de mon film préféré de Ridley Scott, et l’un de mes films favoris, que j’ai dû voir 825 678 fois dans ma courte vie, à savoir Gladiator ! Et je vous rappelle au passage que demain, nous partons à la conquête de ces immondes Parthes, alors préparez vos bagages, votre passeport, embrassez votre famille et sacrifiez à Mithra et à Mitterrand, car ça va douiller sec !

Pour les ermites qui n’auraient toujours pas vu Gladiator, qui n’est pas la suite de Terminator, voici le pitch. Nous sommes au IIe siècle après Julien Clair. Maximus Decimus (Russel Crowe) est un général romain, dont les actes de bravoure sur le champ de bataille et sa loyauté envers ses soldats font l’admiration de tous et notamment de l’Empereur qui le considère comme le fils qu’il aurait dû avoir. Sentant sa fin proche, Marc-Aurèle (Richard Harris), l’empereur philosophe, lui confie logiquement l’avenir de Rome et le met en garde contre l’ambition démesurée de son fils Commode (Joaquin Phoenix) à qui il n’a pas l’intention de léguer le trône. Et il rajoute : « En plus, il porte un nom de meuble, ce con-là ! »… Hélas, trois fois hélas, Commode assassine son père, devient le nouvel empereur et tente d’éliminer Maximus… qui s’en réchappe, mais qui, vendu comme esclave, devient gladiateur.

Gladiator

Diantre, que j’aime ce film ! Autant qu’un bon Domaine des Sablonnettes 1994 ou qu’un silence de Nana Mouskouri. Paradoxalement, Gladiator contient un nombre impressionnant d’erreurs techniques (un technicien en jean en arrière-plan, une bombonne de gaz sous un char…) et joue – habilement – avec la réalité historique, mais l’histoire de ce général fait esclave, et qui défia Rome, déjà me rappelle la glorieuse épopée de mes ancêtres, et ensuite, m’emporte à chaque fois. Plusieurs raisons à cela, imperatori !

D’abord, l’époque, le contexte. Avec Gladiator, Russel Crowe réinvente le péplum, de façon plus cruelle, plus réaliste, plus crédible. Dans Gladiator, le sang gicle et les épées s’enfoncent dans la chair, les combattants se pissent dessus et la foule est enivrée de violence. Le cinéma s’est dévergondé depuis les années 50-60, époque reine des films en tunique, et j’ajouterais, tant mieux ! Un gladiateur, quand il arrivait dans l’arène, ça n’était pas pour danser un ballet !… Et puis, Rome, mes enfants ! Un monde rempli de paradoxes, et cela même avant l’investiture de Berlusconi. Un monde qui s’étend sur près de mille ans, d’abord République, puis Empire. Un monde « civilisé », avec ses cités aux monuments pour certains gigantesques, son système d’égouts avancé et couvert (qu’on ne retrouvera ensuite qu’au XIXe siècle), des aqueducs, des routes pavées, une bureaucratie perfectionnée, Internet, une culture, une philosophie et une religion héritées de la Grèce… Mais un monde sanglant, violent, dangereux, dans lequel on s’assassine les uns les autres et parfois entre frères et sœurs, dans lequel des empereurs fous nomment leur cheval sénateur (Caligula) ou descendent dans l’arène, comme Néron ou Commode, justement. Un monde dans lequel on organise des combats mortels entre des hommes pour en divertir d’autres. Un monde conquérant, enfin, dont le principal objectif reste longtemps l’agrandissement de son territoire, au moins jusqu’à Hadrien (un peu avant Marc-Aurèle), et qui à son apogée englobe l’immense partie de la Méditerranée. Même les Corses étaient soumis, à cette époque ! Un monde qui va également se casser la gueule, à force de coups d’Etat, de décadence, d’éclatements, de guerres civiles et d’invasions barbares. Bref, un monde idéal pour le cinéma, poil au placenta !

Autre raison pour laquelle j’aime ce film : la réalisation. D’abord, le déroulement du film est parfaitement huilé et ne souffre d’aucun temps mort. Les dialogues sont bons. La photo est parfaite, les costumes et les effets spéciaux, crédibles, sont également très réussis, notamment la Rome numérique, impressionnante. Ensuite, mais c’est le point fort de Ridley Scott, les scènes de bataille sont épiques. Dès le début du film, le combat qui oppose les soldats romains méticuleusement alignés et organisés contre les barbares germains chevelus et indisciplinés est magnifiquement « chorégraphié », mis en scène, avec cette forêt qui s’embrase, ces corps à corps brutaux et ces passages, en « accéléré » (peut-être un peu kitsch pour ma part), où Maximus se demande même ce qu’il fait là, au milieu de ce carnage sans nom… dans lequel, d’ailleurs, si l’on regarde bien, on peut voir deux ou trois acteurs rigoler. Pareillement, les combats de gladiateurs, qu’ils se déroulent dans les petites arènes d’Afrique du Nord ou au sein même du Colysée, sont superbement filmés, rythmés et, une fois de plus, assez réalistes (en faisant fi des quelques invraisemblances historiques). En nous plaçant au cœur des arènes, notamment lorsque Maximus découvre de l’intérieur le Colysée, Scott parvient à nous faire vivre, ressentir l’instant comme sans doute les gladiateurs à l’époque. Le mirmillon ou le rétiaire devaient alors être victimes d’un sentiment paradoxal, car 1) il y avait une foule immense et qui était là pour nous ; mais 2) cette foule immense était aussi là pour nous voir crever la gueule ouverte. Autant dire qu’à côté, les footballeurs, c’est que des péteux ! Sauf Ibrahimovic, qui, lui, aurait vu dans les tigres de vulgaires chatons et dans les autres gladiateurs de simples joueurs de curling.

Dans les ténèbres de la Germanie...
Dans les ténèbres de la Germanie… C’est quoi cette phrase de roman ?!

Dernière raison : le casting réussi de Gladiator permet au film de n’être pas qu’un vulgaire film d’action tendance bourrin. Ainsi, tous les personnages principaux possèdent un caractère intéressant.

Russel Crowe, en premier, « assure grave » comme le dit ma grand-mère, et son jeu à la fois posé et rageur donne de l’épaisseur à son personnage. Avec son regard de chien battu et sa stature de colosse, il apporte au général/esclave/revenant Maximus une (sur)humanité bienvenue, lui le fantôme que tout le monde pensait mort, et qu’on retrouve au centre du monument le plus symbolique de Rome. Un héros charismatique auquel on s’attache inévitablement, ayant qui plus est perdu sa famille et ne désirant finalement qu’une chose, la retrouver. Avec ce film, Russel Crowe deviendra un acteur d’envergure internationale. Il en sera toujours reconnaissant à Ridley Scott, qui l’emploiera dans plusieurs autres films par la suite.

Joaquin Phoenix incarne « le méchant du film », un Commode peu commode, partagé entre sa folie destructrice et la volonté d’être un bon empereur aux yeux du peuple, se délectant du spectacle sanguinaire des gladiateurs et jalousant secrètement Maximus. Le vrai Commode, dont l’image reste celle d’un empereur cruel et sanguinaire, tyrannique, débauché et complètement mégalomane (il s’identifiait à Hercule, rien de moins), notamment dans les dernières années de son règne, avait une véritable fascination pour les combats de gladiateurs… et pour Julien Lepers (ce qui est, entre nous, entièrement compréhensible, tant l’animateur rouquin aux fiches jaunes est mystérieux). Durant son règne, Commode organise ainsi de gigantesques jeux et va même jusqu’à descendre dans l’arène, s’attirant ainsi les faveurs de la plèbe… et l’ire des sénateurs, ces rabat-joies. Contrairement à ce que montre le film, il meurt étranglé par l’esclave Narcisse dans son bain… Ses dernières paroles sont : « Où est passé mon petit canard en plastique, celui qui fait coin-coin quand il y a de la mousse ?! »… Comme ses collègues empereurs fous, Caligula, Néron, Domitien ou l’illuminé Héliogabale, Commode n’est pas, dans un premier temps, divinisé après sa mort par le Sénat, mais reçoit au contraire l’infamante damnatio memoriae (condamnation de la mémoire). Bouh ! Le vilain ! A noter qu’au cinéma, Commode apparaît dans un autre péplum fameux, qui a directement inspiré le long-métrage de Ridley Scott, La Chute de l’Empire romain, d’Anthony Mann, sorti en 1964 (l’autre péplum ayant influencé Gladiator étant inévitablement Spartacus de Stanley Kubrick, sorti en 1960). Dernière chose et non des moindres : dans Gladiator, l’arrivée triomphale de Commode reprend presque plan par plan, selon les dires de Scott lui-même, les scènes de la parade militaire d’Adolf Hitler dans le film de propagande de Leni Riefenstahl, Le Triomphe de la Volonté (1934, disponible en DVD et Blu-ray à la Fnac ou sur Amazon). Bouh ! Le vilain vilain !

Commode, génial Joaquin Phoenix
Commode, génial Joaquin Phoenix

En ce qui concerne les autres acteurs : Richard Harris donne son visage et sa voix à un Marc-Aurèle (évidemment) sage et fatigué, respecté par ses soldats et visiblement aimé de son peuple. Le vrai Marc-Aurèle, cependant, a inlassablement persécuté les chrétiens (ce que Commode cessera) et n’a jamais voulu rendre le pouvoir au Sénat. Et le Sénat, au passage, n’était pas un représentant du peuple – comme l’Empereur, lui, pouvait le paraître – mais plutôt de l’aristocratie conservatrice. Oliver Reed, qui est mort pendant le tournage (par respect, ces séquences seront conservées et le scénario sera changé), incarne Proximo, homme bourru mais finalement honnête et droit, à la tête d’une école de gladiateurs en Afrique. Et l’actrice danoise Connie Nielsen est une Lucilla un peu terne par rapport à celle qu’interprétait Sophia Loren dans La Chute de l’Empire romain. Citons enfin Loïc Kernavalec, qu’on peut voir au fond à droite de la troisième rangée de légionnaires, au début du film : la façon hyperréaliste dont il lève son glaive est tout simplement bluffante !

Pour finir, signalons la bande originale, composée par Hans Zimmer et Lisa Gerrard, tout simplement magnifique et qui colle bien à l’ambiance du film. Le passage où Maximus, mourant, avance dans les Champs Elysées vers sa famille (il croise en chemin Joe Dassin, logique), accompagné par le morceau hypnotique Elysium, me donne à chaque fois des frissons et l’envie de retourner en Toscane, dans les environs de Pienza, une nom de Dieu de putain de belle région ! A noter que le film fut également tourné en Angleterre (la scène de bataille du début, dans les forêts de Germanie), au Maroc et à Malte (pour la Rome antique), où une réplique d’environ un tiers du Colisée fut construite, le reste étant créé numériquement.

Tu peux retirer ta main s'il-te-plaît...
Tu peux retirer ta main s’il-te-plaît…

Gladiator fut à sa sortie un immense succès, aussi bien critique (même Chronic’Art et Les Inrocks ont aimé, vous imaginez !) que public, et le film initia une nouvelle mode du péplum, pour le meilleur… et pour le pire (sur ce blog, la critique du Choc des titans, de Louis Leterrier, 2010). Le film signera également le retour de Scott, dieu vivant des eighties, depuis tombé un peu en désuétude avec une série de réalisations pas terribles (1492 : Christophe Colomb en 1992, Lame de fond en 1995 ou A armes égales en 1997).

Bref, Gladiator est un film à grand spectacle, mais pas que. C’est un blockbuster intelligent et puissant qui n’a pas pris une ride et est même devenu culte. Un film shakespearien, un drame épique et historique porté par une narration fluide et rythmée. La Rome antique ne pouvait qu’offrir ce genre d’histoire, et Ridley Scott a su saisir cette occasion de manière subtile et sublime. Du sang et de la poussière, du pourpre et de l’or, du sel et du poivre. Un pouce en l’air (et 5 Oscars) pour Gladiator ! Ceux qui vont te revisionner te saluent !

Haydenncia