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Le Monde, la Chair et le Diable, de Ranald MacDougall (1959)

Le Monde, la Chair et le Diable

        Il y a quelque temps j’avais parlé du Survivant de Boris Sagal (1971), sympathique film d’anticipation avec cette vieille canaille de Charlton Heston. A ce propos Princecranoir signalait, sur un thème similaire, un film de la fin des années 50 relativement peu connu et au nom biblique pompeux : Le Monde, la Chair et le Diable, dont il parle également dans un billet. C’est donc à mon tour d’en parler, afin de boucler la boucle.

         Dans la filmographie pléthorique du cinéma d’anticipation des années 50, Le Monde, la Chair et le Diable est peu souvent cité, à l’inverse des classiques Them!, Le Jour où la Terre s’arrêta ou L’invasion des profanateurs de sépultures. Il vient en effet un peu après la bataille, et le Noir & Blanc le marginalise encore un peu plus à une époque où la couleur domine.

        L’élégant Harry Belafonte se retrouve dans la peau de Ralph Burton, un mineur bloqué au fond d’un tunnel suite à un éboulement de terrain. Lorsqu’enfin il s’échappe du piège, il découvre un monde sans âme qui vive, des paysages désertés de toute trace humaine, seuls des témoignages visibles de ce que fût l’humanité.  Des journaux lui apprennent qu’une guerre nucléaire est à l’origine de cette dévastation. Le pauvre peut tout de même vivre puisque l’isotope radioactif utilisé est inefficace passé 5 jours. Pour un jeune Afro-Américain dans l’Amérique puritaine des années 50, c’est l’aubaine, il peut tout se permettre, même ce qu’on lui refusait quand les Blancs habitaient ce sol : vivre.  Décidant d’aller voir du côté de la Grosse Pomme – où il n’y a toujours personne – il flâne dans les boutiques, s’installe au dernier étage d’un building de grand standing non loin de Central Park.  Pour Ralph, l’ascension sociale est totale, mais il se sent un peu seul quand même.

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        Le film délaisse un peu la science-fiction pour plonger dans le mélodrame avec l’arrivée de Sarah, magnifiquement interprétée par Inger Stevens. Les deux personnages développent une relation amicale, mais Sarah ne tarde pas à exprimer des sentiments plus forts. C’est là que Harry Belafonte fait montre du potentiel politique du film, en particulier via des dialogues forts et justes. Ralph a peur que « les gens jasent » si jamais ils se montrent en public comme un couple, ce qui ne manque pas d’absurdité vu qu’il n’y a personne dans New-York.  Il fait remarquer à Sarah que dans des conditions normales, elle n’aurait jamais oser lui parler, appartenant à la société favorisée blanche. Belafonte se sert donc habilement du film de MacDougall pour exposer ses convictions humanistes et son combat pour les droits civiques, alors au cœur de l’actualité au moment où sort le film. Ce sous-texte politique n’est pas, de loin, la seule qualité du film. La mise-en-scène très soignée alliée à un Scope somptueux, ainsi qu’un New-York désert (filmé tôt le matin) en font un titre dans le haut du panier du cinéma d’anticipation.

         Rupture de tonalité dans la dernière partie du film, avec l’entrée en scène d’un nouveau survivant, Ben Thacker (Mel Ferrer, prestance virile et rassurée). Ralph devient pour le nouvel arrivant un obstacle dans la « possession » de Sarah, engageant le film sur le terrain du survival urbain post-apocalyptique, l’une des séquences les plus poignantes que l’amateur de cinéma de genre puisse rêver. Les bruits de pas résonnent dans la méga-nécropole, les toits des buildings constituent un point d’observation parfait pour la chasse à l’homme.  Mais au final, point de nihilisme dans ce récit parfaitement orchestré. Suivant à la lettre une sentence biblique ornant un monument de la ville, Ralph jette l’arme et c’est sur une réconciliation  fraternelle (et un ménage à trois qui n’est pas évoquer celui qui clôt le sulfureux Viridiana de Luis Buñuel deux ans plus tard) que l’on se quitte, avec pour intertitre de fin « The Beginning » ! De peu le cinéma annonce/précède l’évolution de la société, et ce film là se doit de ne pas être oublié avant qu’un politicien nous ramène tous en arrière.

Dr. Gonzo

Guerrière, de David Wnendt (2011)zi

Guerrie affiche

Depuis la chute du mur de Berlin, Michel Drucker n’a pas changé et Line Renaud rajeunit. En dehors de ça, cette rupture brutale qu’a constituée l’unification des deux Allemagnes en 1990 et les profonds déséquilibres que cela a entraînés ont fait naître un peu partout en Germanie des petits groupes nostalgiques d’une époque où le Reich dominait l’Europe et paraissait uni, à l’ombre de la croix gammée et du petit moustachu hystérique. Les membres de ces différents groupes se reconnaissent à leur crâne tondu (tous ont un partenariat avec Gilette et Wilkinson – ce sont, après tout, les plus gros utilisateurs de rasoirs du monde), leur visage boursouflé par l’alcool et raidi par la haine et leur corps qui ressemble au catalogue Panini de ce que le monde compte de tatouages racistes. Ce sont les néonazis ou naziskins ou boneheads ou gros cons.

Guerrière [Kriegerin] raconte deux destins croisés au sein de ce monde glauque et fielleux, celui d’une rédemption et celui d’une chute, à la manière d’Americain History X auquel le film de David Wnendt fait beaucoup pensé.

Marisa (Alina Levshin), 20 ans, fait partie d’un gang de néonazis au nord de l’Allemagne. Tatouée de swastikas, le crâne rasé, elle déteste les étrangers, les juifs, les noirs et les flics, à ses yeux tous coupables du déclin de son pays et de la médiocrité de son existence. Manifestations de haine, violence et beuveries rythment son quotidien, jusqu’à l’arrivée en ville d’un réfugié afghan et l’irruption dans son gang d’une adolescente de 14 ans. Ces nouveaux venus mettent à mal le fanatisme de Marisa…

Mon papa...
Mon papa…

Je ne sais plus qui disait que certains deviennent néonazis comme ils auraient pu devenir punks, par rejet de la société, par rébellion compulsive et émotive, par dégoût de tout, à commencer par celui d’eux-mêmes (c’est sans doute encore plus vrai avec les néonazis). Les nazillons que Guerrière nous montre, en tout cas, ressemblent plus à des pommés haineux et haïssables qu’aux militants fanatiques d’une cause réfléchie et pensée. Ils ont trouvé dans leurs « Kameraden » au crâne rasé une deuxième famille, voire une nouvelle famille, où pour une fois ils se sentent acceptés et unis dans un même rejet de l’altérité.

Au sein de cette micro-société super sympa, Marisa, âme de guerrière mais à la cause dévoyée, est un joli brin de fille amoché par le néonazisme, à commencer par son horrible coiffure qui me rappelle celle de ma grand-mère en juin 44. Au sein d’une famille visiblement éclatée, son référent affectif demeure son grand-père, un type pas très net qui l’entraînait quand elle était gosse à porter de lourds sacs de sable sur le dos, façon récréation des Jeunesses hitlériennes.

Caissière dans le supermarché de sa mère, Marisa refuse d’encaisser les clients d’origine étrangère – autant dire qu’une néonazie caissière à Barbès glanderait toute la journée. Son copain est évidemment un bas du front (national) ultraviolent, aussi sympathique qu’une grenade dégoupillée, et sa mère semble assez indifférente aux idées politiques de sa fille, mais comme la plupart des gens « normaux » que l’on croise dans ce film – j’y reviendrai. Bref, Marisa la guerrière paraît bien enracinée dans ce petit monde brun et totalement misogyne qui se vomit, mais sur les autres.

Guerrière

En parallèle, il y a Svenja, une adolescente de 15 ans, bonne élève, fille de famille moyenne, pour qui Hitler a autant de signification qu’un arc-en-ciel pour un aveugle, mais qui pourtant semble mal partie dans la vie. Son pseudo sur le web est « Haineuse » (le même que celui de Claire Chazal, dit donc !), elle fume par « rébellion », s’amourache d’un type affilié au groupe néonazi du coin et déteste son beau-père (un brin tyrannique). Bref, la proie idéale, qui n’aspire qu’à trouver un mouvement en marge et des jeunes de son âge suffisamment influents pour se laisser guider jusqu’aux tréfonds de la haine.

Les deux filles, Marisa et Svenja, qui peu à peu vont apprendre à se connaître et à s’estimer, sont liées par un commun rejet du monde qui les entoure, un sentiment d’incompréhension, une même haine du présent et un sérieux besoin de reconnaissance. Et aussi, sans doute, une bonne dose de connerie.

Enfin, il y a un troisième personnage, un petit clandestin afghan légèrement tête à claques qui, alors qu’il va dans un premier temps catalyser la haine de Marisa, va finalement devenir le « rédempteur » de la jeune fille, quand celle-ci va soudain – de façon d’ailleurs totalement invraisemblable – ouvrir les yeux et comprendre à quel point ses idées sont pourries, comme ça, presque en un claquement de doigts. Mouais…

Guerrière

Guerrière, premier long-métrage de son réalisateur, est intéressant quand il raconte l’embrigadement au sein de la mouvance néonazie de jeunes gens en mal d’affect, à la recherche d’une nouvelle famille, d’une nouvelle « fraternité » groupée autour d’un leader plus ou moins charismatique – ici un gourou brailleur à l’œil chassieux, à la lippe écumeuse, amateur de « Große Bier ».

Certaines scènes sont plutôt bien mal fichues, même si je les ai trouvées quelques fois à la limite de la « complaisance » (dans leur côté stylisé), notamment celles retranscrivant les beuveries du groupe sur fond de musique (de hurlements) Oi !… Et l’on voit aussi à quel point, de nos jours, ces jeunes nazillons font pleinement partie du paysage allemand, un peu comme en Russie, et finissent même par être intégrés à la communauté qui les regarde avec une triste indifférence. En gros, on remarque plus facilement leur belle paire de chaussures que leur énorme svastika dans le cou. Accablant.

Cependant, comme je le soulignais plus haut, le film souffre d’un fort manque de crédibilité, quitte à tomber dans l’incohérence quand du jour au lendemain la jeune néonazie convaincue, déjà accepte que sous ses yeux le jeune étranger afghan vole dans son magasin, mais surtout transforme sa maison en refuge pour clandestins. Un revirement totalement improbable, qui malheureusement gâche l’intrigue du film. Faut pas pousser Großmutter dans les Nesseln !

Mais c’est vrai que les néonazis ne sont pas à un paradoxe prêt. Il n’y a qu’à voir en Russie, pays où l’on compte sans doute le plus de néonazis au mètre carré, quand le peuple slave était destiné dans l’univers mental nazi à devenir une « race d’esclaves »… D’autre part, certains de ces crânes rasés se considèrent dans leur petit esprit romantique et nostalgique comme les nouveaux SS, mais étant donné les règles de vie drastiques et austères de la SS (alcool et tabac, voire viande officieusement bannis), ces gens ivres 23 heures sur 24 auraient eu plus de chance de terminer dans un caniveau que dans l’Ordre Noir.

Bon, certes, ils boivent comme boivent les punks à chien – leurs cousins très éloignés, de l’autre côté du spectre politique : pour oublier cette vie injuste et ce monde naze (à défaut d’être nazi), et sans doute aussi pour désinhiber une mentalité de merde qu’eux-mêmes ont peut-être du mal à accepter. Et quand ils ne boivent pas, les nazillons baisent ou se battent contre des immigrés, voire entre eux. C’est la fameuse règle des trois B : « Bière, Baise, Baston ». Toute une philosophie de vie, donc.

Alina Levshin, étonnante
Alina Levshin, étonnante

Au final, Guerrière est un film intéressant sur certains aspects (comment devient-on néonazi en trois leçons), mais qui souffre d’une profonde invraisemblance, malgré de jeunes comédiennes talentueuses, notamment Alina Levshin (Marisa).

Voilà donc un film qui se cherche et qui se perd, faute d’un scénario solide, et sa trame rappelle celle d’American History X : une personne entre dans un milieu quand l’autre tente d’y échapper. Sans oublier le tas de clichés qui vont avec ce genre d’histoire – mais qu’on pardonne rapidement, tant ce milieu manque totalement d’originalité. Enfin, la conclusion est tout simplement grotesque. A voir tout de même, cependant, ne serait-ce que pour mieux comprendre la part sombre (et méconnue) de l’Allemagne actuelle.

Haydenncia

Afrique 50, de René Vautier (1950)

AFRIQUE 50

 

         Suivant notre politique, avec Haydenncia, de parler de tout sans exception aucune, voici le premier article du blog consacré à un documentaire. Et pas n’importe lequel, puisque Afrique 50 est le premier document filmique anticolonialiste, et son histoire est digne d’un film d’espionnage à la James Bond !

         En 1949, le jeune Breton René Vautier, tout juste sorti de l’École de cinéma, est chargé par la Ligue de l’Enseignement de tourner un documentaire en Afrique Occidentale Française (Mali, Côte d’Ivoire, Burkina Faso, Ghana…) afin de montrer les bienfaits de la colonisation aux élèves des collèges et lycées de France. Partant sans idées préconçues, René Vautier se détourne très rapidement de l’objectif initial de son périple. Chaque jour, il observe, il filme les populations locales et se rend compte de la misère dans laquelle se trouve les pays sous domination française. Puis lorsqu’il demande pourquoi il n’y a pas d’électrification pour le barrage, un officier lui répond que « les Nègres coûtent moins cher ». Vautier, après cette révélation éclatante du vrai visage du colonialisme, s’efforce de filmer tout ce qui se passe sous ses yeux. Le gouverneur qui le suit lui ordonne de filmer les bons côtés de la présence française, et surtout de filmer le moins possible de Noirs au travail ! Selon la législation en vigueur encore à cette époque, c’est un décret de Pierre Laval datant de 1934, qui exige que chaque réalisateur doit rendre un compte-rendu détaillé de ses bobines aux autorités et qu’aucun film ne doit porter atteinte aux valeurs de la France. Quand on sait comment s’est terminée la vie de Pierre Laval pendant la Seconde Guerre mondiale, et surtout quand on sait que Vautier était un résistant acharné pendant ladite guerre, ce décret est pour le moins problématique !

Le documentaire Afrique 50 en intégralité

        Fidèle à ses convictions, Vautier continue de filmer sur près d’une année. Commence ensuite le problème des bobines, confisquées par les autorités, mais qui seront finalement amenées en France par des amis Africains rencontrés sur place, dont une partie se chargera de la musique du documentaire. La durée restreinte de 17 minutes se justifie par le recours à seulement une quinzaine de bobines sur les 60 totales, le reste étant été subtilisé par la police. Pour le montage, Vautier fait tout lui même, à l’abri des regards, dans une salle de l’école où travaille sa mère. Il montre le résultat final à un petit comité, très sensible à ce qui se passe en Afrique. Finalement le film sera visionné par 600 à 700 000 personnes selon les estimations. En fait, ce documentaire unique révèle un sentiment anticolonialiste chez une large partie de l’opinion publique.

         Chaque scène de la vie quotidienne des Africains colonisés est racontée en voix off par Vautier en deux temps. Le premier exprime le point de vue officiel, celui que le narrateur devait dire afin de promouvoir les bienfaits du colonialisme. Le second, bien différent dans le timbre de voix de Vautier, exprime la réalité, ce qui se cache derrière le sacro-saint discours officiel. D’une voix tremblante et écœurée, il nous amène à prendre conscience de l’exploitation humaine, de la réduction en esclavage de populations entières dans le seul but d’assouvir la cupidité et la mégalomanie des multinationales, qu’il cite une à une en énumérant les profits gargantuesques qu’elles engendrent. Une scène nous montre un Africain portant une porte sur les épaules, le commentaire nous explique qu’il ne doit pas la poser sur la tête car elle est sale, impure, et indigne de toucher quelque chose qui servira aux Blancs… Vautier avoue, dans l’entretien qui accompagne l’édition DVD, que le documentaire est pour lui une façon de continuer le combat politique et social non plus par les armes mais par la caméra, on comprend toute l’étendue de cette déclaration quand on regarde Afrique 50.

Vautier montre ensuite le manque de progrès dans l’éducation, filmant des visages d’enfants en plan rapproché, souvent en travelling. Étrangement, la plupart de ces visages sont souriants, alors que le propos du documentaire n’y prête pas. Une approche esthétique qui n’est pas rappeler plusieurs scènes identiques du réalisateur contestataire Spike Lee. Les pays colonisateurs envoient peu d’enseignants, par peur que la connaissance amène à la rébellion. Et la rébellion, René Vautier en parle dans la toute fin du film, dans laquelle il invite littéralement ces populations à combattre les oppresseurs. Un appel à la révolte du côté des colonisés, et un appel à prendre conscience et à se mobiliser contre son propre gouvernement du côté des Français, Afrique 50 c’est tout cela et en seulement 17 minutes. Une certaine idée du militantisme.

Dr. Gonzo

Jungle Fever, de Spike Lee (1991)

Jungle Fever

Titre original :
Jungle Fever
Réalisation :
Spike Lee
Scénario :
Spike Lee
Chef opérateur :
Ernest R. Dickerson
Nationalité :
Etats-Unis
Musique : Stevie Wonder,
Terence Blanchard
Avec : Welsey Snipes; 
Annabella Sciorra, 
Spike Lee, Anthony Quinn, 
Samuel L. Jackson...
Production : 40 Acres & a 
Mule Filmworks, Universal 
Pictures
Durée : 131 mn
Date de sortie : 
5 juin 1991

New York. Flipper un architecte noir, a parfaitement réussi sa carrière et vit heureux en ménage avec Drew. Lorsqu’il prend pour maîtresse Angela, sa secrétaire intérimaire, une blanche italo-américaine, tout est remis en question. Drew le chasse et sa liaison provoque un scandale entretenu par des préjugés raciaux. Son amour pour Angela n’y résiste pas et Flipper s’en revient vers sa femme.

« I’ve got jungle fever, she’s got jungle fever
We’ve got jungle fever, we’re in love
She’s gone black-boy crazy, i’ve gone white-girl hazy
Ain’t no thinking maybe, we’re in love »

        C’est sur le titre éponyme de Stevie Wonder, funky et rythmé à souhait, que débute le générique du sixième film de Spike Lee. Un générique tout simplement sublime, entrainant, qui pose sans plus tarder les marques propres au réalisateur et son appartenance à sa communauté -Afro-Américaine – et à son quartier – Brooklyn. Selon les conventions de tout « Spike Lee Joint » (jusqu’à Inside Man en tout cas), le film se déroule dans les quartiers populaires et multi-ethniques de New-York, parle des tensions raciales et communautaires sur fond de sexualité débridée ou d’histoires d’amour tragiques, et met en scène des personnages aux prénoms très évocateurs. La particularité de Jungle Fever réside plutôt dans le traitement du scénario, beaucoup plus orienté vers le drame que la comédie.

Wesley Snipes (Flipper)
Wesley Snipes (Flipper)

        Flipper incarne la réussite sociale et professionnelle pour son entourage (il fait partie des nouveaux « Bobos » noirs), ainsi qu’un modèle de père. Marié à une métisse, il a toujours eu un complexe de couleur de peau concernant ses relations amoureuses, appelé « jungle fever ». Lorsqu’Angela, une Italo-Américaine blanche, arrive dans son cabinet d’architecte, il ne peut résister longtemps à son charme. Spike Lee s’attaque frontalement à un mythe tenace dans les sociétés occidentales : la beauté « supérieure » de la femme blanche. Par réelle fascination ou par vengeance pour la domination antérieure des Blancs sur les populations noires, Flipper semble plutôt porté sur la première option. La relation entre les deux amants tourne rapidement vers une sorte de Roméo et Juliette interraciale, les familles respectives ne comprennent en rien un tel choix, inacceptables pour chacun mais pour des raisons différentes. Si les parents et amis de Flipper lui rappelle que des relations entre anciens esclaves et maîtres ne sont toujours pas envisageables, ceux de la jeune fille la rejette carrément de la maison familiale, où régnait une ambiance machiste et raciste. N’est pas d’origine italienne qui veut, hein ! A travers cette union impossible, c’est aussi la confrontation de deux quartiers, Harlem et Bensonhurst, quartier italien ou l’on voit d’ailleurs dans une scène la fête de San Gennaro, en l’honneur du saint-patron des Napolitains le 19 septembre. Deux quartiers qui ne se rencontrent que difficilement, par la force des choses, par la survivances des haines lointaines, et les préjugés qui remettent en question le lien social. Même si cela se passe à l’échelle d’un quartier d’une mégalopole, difficile de ne pas voir dans ces relations conflictuelles une métaphore de la société à l’échelle mondiale.  Vingt-cinq ans après le Civil Rights Act, Spike Lee dresse un portrait d’une Amérique toujours repliée communautairement et refusant la différence. Rien n’a changé, vraiment ? Jungle Fever laisse pourtant entrevoir une petite lueur, cachée quelque part, peut-être derrière le cri déchirant de Flipper dans la dernière image, absolument bluffante d’émotions.

Annabella Sciorra (Angela)
Annabella Sciorra (Angela)

        Du côté du casting, c’est assez exceptionnel je trouve. Wesley Snipes se donne à fond dans son personnage, Annabella Sciorra est on ne peut plus sensuelle et crédible, avec en prime un sourire à tomber ! John Turturro, grand habitué de Spike Lee (qui d’ailleurs joue aussi un rôle, plutôt convaincant), excelle dans le petit ami trahit par Angela. On retrouve avec plaisir les vieux routiers Anthony Quinn et Ossie Davis, mais également Halle Berry et Samuel L. Jackson, absolument grandiose en junkie volant l’argent de ses parents, et qui a obtenu le « Meilleur second rôle » à Cannes en 1991 à juste titre. Son personnage est tout droit inspiré par le père de Spike Lee, comme beaucoup d’autres éléments du film. Et bien entendu, ses revendications sur la cause des Afro-Américains proviennent aussi de son parcours, dépendent directement du milieu dans lequel il a grandi. Jungle Fever, comme d’autres titres de sa filmographie, n’échappe pas à un effet « outrancier » voire moralisateur. Le réalisateur est connu pour ses propos excessifs, pour ne pas prendre son sujet par le dos de la cuillère. C’est en partie vrai, mais c’est ce qui rend son œuvre unique, un mélange de drame, de tranches de vie presque documentaires, et une bonne dose d’engagement politique et idéologique. Quoi qu’il en soit, il reste un film exemplaire sur les tensions interraciales, sur le conflit des générations dans la communauté noire, entre des parents qui ne peuvent faire le deuil de leur héritage mémoriel trop lourd, et des jeunes qui veulent s’intégrer dans la société globale, sans tenir compte de la couleur de peau, des origines ou de la religion. Le film est aussi un reflet de son époque. En effet, Lee y décrit l’émergence du crack dans les rues de Harlem, or sans être totalement absent aujourd’hui (on est pas dans Oui-Oui), le crack n’est plus aussi visible, Harlem est devenu une vitrine pour la communauté noire de New-York.

Samuel L. Jackson (Gator Purify)
Samuel L. Jackson (Gator Purify)

        Un film magnifique, sincère, avec un tas d’acteurs talentueux, et surtout une ambition idéologique exemplaire, qui tient en haleine jusqu’à la scène finale  du « Nooooooo », hahurissante !

                                                                                                                                           Dr. Gonzo

Mississippi Burning, d’Alan Parker (1988)

On se souvient tous de cette image où Ronald Reagan se jette sur le front de Gorbatchev avec du Cillit Bang et un chiffon, et se met à frotter le crâne de l’homme politique russe en lui expliquant, alors que l’autre essaie de se dégager : « Laisse-moi faire Mikhaïl ! Je vais te l’enlever cette grosse tâche que t’as sur le front ! ». Image frappante, terrible et pourtant pleine de sens en pleine Guerre froide : l’Amérique impérialiste et capitaliste voulait « nettoyer » le monde du communisme tout aussi impérialiste, mais égalitariste et totalitaire. Enfin, en même temps, je ne sais pas pourquoi je dis ça ! Mais, qu’est-ce que je raconte ! Nom de dieu, mon cerveau déconne et ne parvient pas à placer des introductions en rapport avec le film voulu ! Mississippi Burning n’a rien à voir avec Reagan ou Gorbatchev, alors pourquoi ce lancement ? J’ai peur. J’ai froid. J’ai faim. Je me perds dans l’abyme de ma divagation…

Concentre-toi, Haydenncia, concentre-toi. Contente-toi de nous parler du film, au lieu de vouloir à tout prix faire des lancements drôles et absurdes, quitte à délirer. Parle-nous de Mississippi Burning et de ce que tu en as pensé… Oh ! Mon Dieu !… Qui me parle ?… Y a quelqu’un dans ma tête !…  Aaaahhh !!!

1964. Etat du Mississippi. Trois activistes des Droits civiques roulent sur une route déserte, quand ils aperçoivent soudain dans leur rétroviseur des phares qui se rapprochent dangereusement. A cet instant, ils ignorent encore qu’ils disparaîtront à tout jamais dans la nuit. Deux agents du FBI, Rupert Anderson (Gene Hackman) et Alan Ward (Willem Dafoe), sont dépêchés sur place. Ward est un jeune flic, il privilégie la diplomatie et la patience. Anderson, plus âgé, a des méthodes moins conventionnelles et plus « vieille école ». Cependant, alors que tout les oppose, les deux agents vont devoir s’unir pour percer le terrifiant secret qui pèse sur une petite communauté dirigée par le Ku Klux Klan.

Mississippi Burning s’inspire d’une histoire vraie : en 1964, trois militants des Droits civiques, Michael Schwerner, Andrew Goodman et James Chaney furent assassinés par des membres du Klan. Le FBI fut envoyé sur place, même si le film a tendance à enjoliver un peu son rôle. Toutefois, trouver des témoins dans cette région du « Vieux Sud » où règne la loi de l’omerta est plus que compliqué. Les deux agents du FBI vont pourtant savoir combiner leurs méthodes différentes pour résoudre cette enquête : la douceur et la violence, sachant que pour faire vaciller ces mentalités sclérosées, la deuxième solution est parfois la plus efficace. En gros : on imite le Klan contre le Klan.

L’un des vilains du film

Mississippi Burning retranscrit avec justesse le racisme ambiant, très ancré dans la population blanche postesclavagiste du sud des Etats-Unis. D’après ces mentalités ultraconservatrices et racistes, chacun doit rester à sa place, selon une ségrégation que seul le Civil Rights Act de 1964 abolira officiellement. Officieusement, c’est autre chose… De plus, contre l’abolition officielle de l’esclavage, avec le XIIIe amendement de la Constitution des Etats-Unis adopté en 1863, une organisation suprématiste blanche née de l’imagination de quelques officiers sudistes désœuvrés, le Ku Klux Klan, s’est formée : elle intimide les Noirs et ceux qui veulent leur venir en aide, et parfois va beaucoup plus loin.

Le film montre le KKK comme une société quasi secrète, avec sa hiérarchie, ses règles, ses codes, ses rituels qui mêlent initiation chevaleresque, religion et ésotérisme de pacotille ; le terme Ku Klux Klan vient d’ailleurs du grec kuklos qui signifie cercle associé au latin lux (lumière). Ses membres pourchassent les Noirs, les immigrants, les catholiques, les juifs, les communistes, les pacifistes, les responsables syndicaux, les végétariens, les amateurs de bowling, les supporters du PSG et les ours polaires. La haine, ça motive et y a toujours quelqu’un de disponible pour en faire les frais ! En fait, le KKK représente le fond même de la droite raciste et provinciale américaine, ses racines plongent en quelque sorte dans le cœur de l’âme du pays, de son histoire et de sa société. Si aujourd’hui il n’est plus aussi actif, s’il est morcelé en groupuscules anecdotiques proches des milieux néonazis, le Klan a su créer sa mythologie sur le territoire américain et même au-delà. Il fait, pour ainsi dire, tristement partie de l’histoire des Etats-Unis et incarne les démons racistes et meurtriers de l’Amérique blanche et puritaine.

Toutefois, le Klan des années 1960, celui montré dans le film, n’est plus aussi fort et influent qu’il a pu l’être par le passé (il a même été un temps patronné discrètement par le président Wilson) ; mais, avec la loi contre la ségrégation des années 1950-1960 et l’arrivée de nouveaux immigrants, il connait un regain d’activité. Aux expéditions punitives désormais classiques viennent s’ajouter des attentats à la bombe. En 1966, le Klan sera interdit et entrera dans la légende noire de l’Amérique.

Dans Mississippi Burning, toute une petite ville du Sud est secrètement diligentée et corrompue par les encagoulés et leur croix de Saint-André rouge sur la poitrine ; des croix sont brûlées et des Noirs sont lynchés. La population locale, adepte de l’entre-soi, regarde avec mépris et suspicion ces agents du FBI venus de Washington : le Klan est aussi antifédéraliste. On pourrait insinuer par commodité que le « Vieux Sud » est un repère de rednecks grossiers et incultes, amateurs de bière et de beurre de cacahuète, où les femmes ferment leur gueule et les Noirs baissent les yeux, mais c’était (c’est ?) sans doute un peu vrai. Aujourd’hui encore, le Mississippi reste un des Etats les plus conservateurs, les plus pauvres et les plus communautaristes des Etats-Unis.

Mississippi Burning est un bon film, malgré quelques (légères) lenteurs et des effets un peu tire-larmes. On s’attache au duo d’acteurs, et surtout au très charismatique Gene Hackman. La mentalité de cette Amérique profonde fait froid dans le dos, alors on allume le chauffage et on met un troisième pull-over. De fait, avec une mise en scène maîtrisée, des acteurs superbes et une atmosphère oppressante, voilà un film que je recommande à ceux qui ne l’auraient pas encore vu, sauf s’ils sont membres du KKK évidemment. Leur sens critique et leur objectivité risquent d’en être altérés.

Carte postale représentant le lynchage de Lige Daniels, 16 ans, au Texas, le 3 août 1920.

Haydenncia