Zero Dark Thirty, de Kathryn Bigelow (2013)

L'affiche du film

Un film sur la traque de Ben Laden, voilà un projet que je trouvais des plus préoccupants. D’abord parce j’imaginais déjà, avec douleur, un Ben Laden joué par Sacha Baron Cohen ou José Garcia avec une fausse barbe (allez savoir pourquoi je me disais ça). Mais surtout, je trouvais l’histoire de cette traque trop immédiate, encore brûlante, sans recul. Comment tirer un scénario crédible d’un événement aussi frais (2 mai 2011) ? Je suis de ceux qui pensent qu’il faut bien une dizaine d’années, voire plus, pour que certains dossiers puissent être traités de façon suffisamment plausible, une fois toutes les informations nécessaires en main et la « vérité » des faits établie. Mais, les Américains nous ont déjà habitués à ce genre de « prise de risque », avec des films traitant de sujets encore d’actualité, comme la guerre en Irak.

De fait, dans le monde anglo-saxon, faire l’histoire du temps présent ne pose aucun problème. Aux Etats-Unis, on se place plus intuitivement dans le temps présent, sans doute à cause d’une profondeur de champ moins grande. Et puis, reconnaissons au moins aux Yankees le mérite de montrer crûment les choses, même celles qui ne sont pas agréables à voir et qui ne sont pas très glorieuses pour leur pays – chose que nous autres, Français, avons encore beaucoup de mal à faire. A quand un film sur le divorce entre Arnaud Montebourg et Audrey Pulvar, avec tout ce que cela peut impliquer de sordide et de glauque ?… Sommes-nous trop prudes pour ce genre de cinéma ?… Je vous le demande, monsieur le Président !… Et rendez-moi mes enfants !… Hem… Pardon… Je m’emporte et je m’égare… Revenons à Zero Dark Thirty.

L’histoire est celle d’une agente de la CIA, Maya (Jessica Chastain, impec’ – dédicace à Kaal) qui se lance dans la traque du barbu à la kalachnikov. Autant dire que la tâche est rude. Le Pakistan et l’Afghanistan, quand on est Blanc, occidental et encore mieux, Américain, ce n’est pas la meilleure destination touristique, même si FRAM prétend le contraire. Mais, la jeune femme, déterminée, sait s’imposer dans ce monde d’homme et, peu à peu, de fil en aiguille et en s’aidant du mystérieux Abou Ahmed, elle va remonter la piste de l’homme le plus recherché du monde.

Une femme qui n'aime pas les barbus (Jessica Chastain)
Une femme qui n’aime pas les barbus (Jessica Chastain)

Le film a fait polémique aux Etats-Unis, un pays paradoxal où la moindre gratouille de doigt de pied vous envoie devant les tribunaux pour atteinte aux mœurs, quand en même temps sur MTV passent les choses les plus obscènes. Puritanisme et pornographie sont les deux mamelles des Etats-Unis (avec les armes et le base-ball).

De fait, on a reproché à la réalisatrice de montrer les tortures infligées aux terroristes soupçonnés, comme si personne ne se doutait que la CIA avait torturé ! Car pour le coup, Zero Dark Thirty fonce dans le tas en nous exhibant plein cadre cet aspect peu ragoutant de la traque de Ben Laden. Des types au visage tuméfié, séquestrés dans un hangar, que des Américains traînent en laisse, manquent d’étouffer à coup de waterboarding ou enferment dans une boîte… Chose d’autant plus choquante : ici la torture est le fait d’hommes intelligents, voire même sympathiques, mais qui peuvent frapper un homme ou le laisser plusieurs jours pendu par les bras sans remords ni honte. On se demande alors : est-ce que cette torture est efficace ? Est-ce que la fin justifie tous les moyens ? Jean-Marie Le Pen ou Paul Aussaresses nous répondraient que oui. Mais, permettez-moi d’en douter. Le film montre d’ailleurs, quelque part, l’inutilité de la torture. Puisque, finalement, ce n’est pas la torture qui a conduit à Ben Laden, mais l’intelligence d’une femme qui a su remonter un réseau compliqué, malgré l’incrédulité de ses supérieurs.

Zero Dark Thirty

Au niveau de la véracité des faits décrits dans le film, si ce n’est que deux jours avant sa capture (et sa mort), Ben Laden dormait chez moi après une soirée passée au Baron (Ben Laden dansant sur une table en tutu fluo, c’est quelque chose), je dois dire que le reste du film « sonne vrai ».

Franchement, je ne sais pas si tout ce que nous raconte Kathryn Bigelow est véridique ; apparemment, le film est assez bien documenté. Quoi qu’il en soit, pour ma part, porté par le rythme du film – somme toute un bon thriller – et même si j’étais quelques fois, je l’avoue un peu perdu dans les méandres de ce jeu de piste entre Afghanistan, Pakistan et Washington, et aussi à cause des dizaines de noms qui circulent (pouvaient pas tous s’appeler Robert ?), j’y ai cru. J’ai cru à cette histoire, quelque part celle d’une femme de l’ombre (mais très active), sûre de son coup et tenace, presque sans compassion ; une femme finalement seule contre tous, et aussi assez chanceuse.

Peut-être que dans vingt ans, on considérera ce long-métrage comme complètement à côté de la plaque, mais dans vingt ans, mes enfants, il y aura eu une nouvelle guerre nucléaire à cause de ces petits êtres étranges et adeptes des défilés militaires qu’on appelle Coréens du Nord et alors, on ne sera plus là pour se plaindre ! Pour l’heure, du point A au point Z, j’ai trouvé l’ensemble logique et bien construit.

C'était marqué Ben Laden sur la boîte aux lettres ?
« C’était marqué Ben Laden sur la boîte aux lettres ? »

Zero Dark Thirty est un mélange d’action, d’investigation, de politique et de suspense. On pourra reprocher à Kathryn Bigelow de jouer avec les nerfs des spectateurs avec des faits réels, et donc d’autant plus éprouvants. Toujours est-il que le résultat est là, efficace et stressant. Ainsi, la terrible scène où l’amie de Maya attend un mystérieux émissaire qui se fait attendre ; scène qui offre un grand moment d’angoisse et de tension.

Ou encore le raid final, avec ces hélicoptères high-tech qui survolent Islamabad au milieu de la nuit (Zero Dark Thirty signifiant minuit trente en jargon militaire), et ces soldats aguerris qui prennent d’assaut la maison/forteresse de Laden et sa clique en vision infrarouge – scène qui m’a fait penser à un mélange entre les jeux vidéo Call of Duty et Splinter Cell. Avec cette séquence, la réalisatrice américaine prouve une fois de plus, comme avec Démineurs (2008), qu’elle a un réel talent pour filmer les scènes d’action. Même si on connaît la fin, cette intrusion nocturne est vraiment bien foutue. Ils sont forts, ces Ricains, quand même ! Et ils ont la technologie pour eux ! Et surtout, ils ont Chuck Norris ! Patriote, la Kathryn ? Comme tout bon Américain, sans doute beaucoup. Même si elle nous fait le coup de la neutralité, on sent quand même qu’elle est fière de ses G.I. On sent aussi à quel point elle aime Obama. Mais, à part mon facteur qui a fondé le « KKK français de Loire-Atlantique », qui n’aime pas Obama ?

Zero Dark Thirty peut aussi être violent visuellement. De fait, en plus des scènes de torture, évidemment dures, le film, ayant pour sujet central le terrorisme, montre plusieurs attentats. Si celui, « majeur », sinon « déclencheur», de 2001 est simplement suggéré par les voix des témoins ou des victimes (mais pas besoin de nous montrer les images, tant celles-ci font partie de notre inconscient collectif), celui de Londres en 2005 est clairement montré. Enfin, clairement… Pas si clairement que ça, mais la scène est suffisamment réaliste pour être choquante. Au passage, sur cet attentat, je vous conseille l’excellent film Espions, de Nicolas Saada (2009), avec Guillaume Canet.

Et Ben Laden dans tout ça ? Qu’en est-il du cousin du Père Noël, celui qui a mal tourné ? Le film a la bonne idée de ne pas le montrer directement ou pleine face, mais toujours de façon détournée, presque lointaine, dans l’ombre ou de biais, comme si le monstre, une fois mort, n’en conservait pas moins sa dimension « mythique ». Reste la question de sa dépouille : les Américains l’ont balancé à la flotte, est-ce la bonne solution ? Cela ne va-t-il pas encourager les saumons et autres mérous à devenir djihadistes ? Le débat est ouvert.

Zero Dark Thirsty est un film maîtrisé, rythmé (dix ans résumé en 2h37), visuellement réussi et qui, malgré l’affaire récente qu’il évoque, tient debout. Jessica Chastain, à la fois froide et proche, forte et vulnérable, est superbe. Au final, une bonne surprise en ce début 2013. On fait péter le champagne pour fêter ça ?.. Euh, on ne fait rien péter du tout… Désolé…

Haydenncia

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4 réflexions sur “ Zero Dark Thirty, de Kathryn Bigelow (2013) ”

  1. J’avais vraiment envie de le découvrir en salle ce film mais malheureusement, les joies de la programmation ciné ont joué une fois de plus contre moi et il faudra que je patiente sa sortie en vidéo. En tout cas, cette fois, je le raterais pas !

  2. Mon gros coups de coeur de ce début d’année, j’ai adoré de bout en bout, une fiction intense, stressante, le destin de Maya, seul élément émotionnel qui nous accroche a cet traque intense, mais aussi un travail de journaliste fantastique de Mark Boal pour toute l’histoire que je qualifie de vrai, véridique, par rapport a bon nombre de documentaire que j’ai vu, un rythme haletant, des scènes de tortures assez dure, ainsi qu’une évolution des mentalités au fur et a mesure des années qui passe, puis la conclusion est magnifique, ce dernier plan j’adore.
    Je le mets tout en haut de ma liste pour ce début d’année

  3. Même avis, un des meilleurs films de ce début d’année. Une neutralité bienvenue pour un sujet ô combien brûlant, le scénariste n’oublie pas la torture partie intégrante de la traque de Ben Laden (je ne vois pas pourquoi cela a créé une polémique : y a-t-il réellement quelqu’un qui, en 2013, doute de la pratique de la torture, même par un Etat démocratique ?). Bigelow nous offre une sorte de spin-off de Démineurs, avec une lumière sublime, une très bonne direction d’acteurs… Et puis comme tu dis FredericTarantino, le dernier plan est magnifique, sans doute même ce qui constitue le point central du film qui montre que l’opération réussie n’a rien de glorieux. Une image à mettre en lien avec la volonté de ne pas montrer l’attaque du WTC, au début du film (fermer les yeux sur l’inoubliable tragédie).

  4. Oui c’est comme si elle se sortait de cet cage d’insensibilité qu’elle cétait créer, un plan vraiment fort.
    Ensuite l’histoire n’est pas trop exhaustif sur la torture, car on ne voit pas quand elle s’arrête, avec Obama certes, mais on ne dit pas que c’est l’ancien gouvernement Bush qui lui balance la torture a la tronche, créant ainsi la polémique, puis quand on s’offusque d’un film au niveau politique, c’est que le film ne dit pas que des conneries

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